— Si vous entendez par là que je devrais me mettre à hurler et à gémir…
— Non. Vous parlez – et bien que vos mots soient toujours justes, ce ne sont pas toujours les mots justes. Il n’y a nulle joie en vous, rien qu’un chagrin longtemps occulté.
Dietrich, fort déconfit, se contenta de dire :
— Nous sommes arrivés à la grange à dîme. Allez chercher de la paille pour les lits.
Joachim hésita.
— Je pensais que vous alliez dans les bois pour forniquer avec Hildegarde. Je pensais que cette léproserie n’était qu’une ruse. En croyant cela, je vous ai méjugé – et je vous en demande pardon.
— C’était une hypothèse raisonnable.
— Qu’est-ce que la raison vient faire ici ? Ce n’est pas la raison qui pousse un homme dans le lit d’une souillon. (Il se fendit d’un rictus et fronça ses sourcils broussailleux.) Cette femme est une catin, une tentatrice. Si vous n’êtes pas allé dans les bois pour la retrouver, il ne fait aucun doute qu’elle y est allée pour vous retrouver.
— Gardez-vous de la méjuger à son tour.
— Je ne suis pas un philosophe et je ne mâche pas mes mots. Si nous devons affronter un ennemi, autant le nommer sans broncher. Les hommes comme vous représentent un défi pour les femmes comme elle.
— Les hommes comme moi… ?
— Les célibataires. Les grappes les plus tentantes sont celles qui sont hors de notre portée. Nous ne les en désirons que davantage. Dietrich, vous ne m’avez toujours pas accordé votre pardon.
— Mais je vais le faire. En appliquant le précepte du Notre Père. Je vous pardonne votre offense comme vous lui pardonnez la sienne.
La surprise se peignit sur les traits du moine.
— Quelle offense ai-je à lui pardonner ?
— Celle d’avoir de tels appas que vous en rêvez la nuit.
Joachim blêmit et serra les mâchoires. Puis il s’abîma dans la contemplation de la neige.
— Oui, j’y pense souvent, et je pense à mes mains posées sur cette chair. Je ne suis qu’un misérable pécheur.
— Comme nous tous. Et c’est pourquoi nous méritons l’amour plutôt que la condamnation. Lequel d’entre nous est digne de jeter la première pierre ? Abstenons-nous à tout le moins de blâmer notre prochain de nos propres faiblesses.
En entrant dans la cuisine, Dietrich découvrit Theresia blottie dans un coin, entre le mur et la cheminée.
— Mon père ! s’écria-t-elle. Faites-les partir !
— Qu’est-ce qui vous trouble ?
Il s’approcha d’elle, mais elle refusa de sortir de son alcôve.
— Non, non, non ! Ce sont des êtres maléfiques ! Ils sont venus nous attraper, mon père, ils veulent nous emporter dans les profondeurs de l’enfer. Comment avez-vous pu les laisser entrer ? Oh ! les flammes ! Ma mère ! Mon père, faites-les partir !
Loin de percevoir Dietrich, ses yeux étaient rivés à une tout autre vision.
Cela faisait des années qu’il ne l’avait pas vue ainsi affligée.
— Theresia, ces Krenken ne sont autres que les pèlerins de la forêt.
Elle s’accrocha à la manche de sa soutane.
— Ne voyez-vous donc pas leur hideur ? Ont-ils jeté un charme sur vos yeux ?
— Ce ne sont que de pauvres créatures de chair et de sang, comme nous.
Le moine apparut sur le seuil, un boisseau de paille en équilibre sur son épaule. Il le laissa choir et se précipita vers l’alcôve pour s’agenouiller devant Theresia.
— Les Krenken la terrifient, lui dit Dietrich.
Joachim tendit les mains vers elle.
— Allons, je vais vous accompagner à votre cottage. Il n’y a là-bas rien qui puisse vous effrayer.
— Elle ne devrait pas avoir peur d’eux, dit Dietrich.
Joachim se tourna vivement vers lui.
— Au nom du Christ, Dietrich ! Commencez par réconforter votre prochain avant de vous lancer dans la dialectique ! Aidez-moi à la sortir de ce recoin.
— Vous êtes un joli garçon, frère Joachim, lui dit Theresia. Lui aussi était joli garçon. Il est venu avec les démons porteurs de feu, mais il s’est mis à pleurer et il m’a emportée pour me sauver.
Elle avait fait deux pas vers la porte, soutenue par Dietrich et Joachim, lorsqu’elle poussa un cri perçant. Jean et Kratzer venaient d’apparaître sur le seuil.
— Je souhaite observer cette femme, déclara Kratzer via la tête parlante. Pourquoi certains de vos gens réagissent-ils ainsi à notre présence ?
— Elle n’est ni un scarabée, ni une feuille morte, pour être étudiée et classée en fonction de son genre et de son espèce, lança Dietrich. La peur a éveillé en elle de vieux souvenirs.
Joachim passa un bras autour des épaules de la jeune guérisseuse, s’interposant entre elle et les Krenken, et l’escorta jusqu’à la porte.
— Faites-les partir ! le supplia-t-elle.
Jean fit cliqueter ses lèvres cornues et dit :
— Votre vœu sera exaucé.
Il ne pria pas Dietrich de traduire sa remarque à la jeune fille, et le prêtre ne put s’empêcher de se demander s’il ne s’agissait pas d’une simple exclamation, qui n’était pas destinée à être entendue.
Ce soir-là, Dietrich se rendit dans la forêt de Kleinwald pour couper des branches de pin, avec lesquelles il confectionna une couronne de l’Avent pour le dimanche suivant. Lorsqu’il alla ensuite jeter un coup d’œil dans la cuisine, il vit que Joachim avait recouvert de son édredon le corps frissonnant de Johann von Sterne.
XII
Janvier 1348
Épiphanie de Notre-Seigneur, avant matines
L’hiver tomba comme un linceul. La première neige s’était à peine tassée sous le soleil pâle que survint une seconde chute, et sentiers et pâtures disparurent sous son manteau. Le bief et son bassin gelèrent sur toute leur profondeur, et on vit au sein de la glace transparente des poissons figés en pleine nage. Les paysans enfermés chez eux, affairés à des réparations et à du ravaudage, jetèrent une nouvelle bûche dans l’âtre et se frictionnèrent les mains. Le vaste monde était désert et une chape de fumée grise surplombait le silence.
Les Krenken, misérables, restaient blottis devant le foyer de leurs hôtes et ne s’aventuraient que rarement au-dehors. La neige avait mis un terme à la réfection de leur navire. Ils n’avaient cependant pas cessé de l’évoquer en paroles.
Mais, au bout d’un temps, il n’en fut même plus question.
Le jour de la Saint-Saturnin, à l’heure de complies, un vent glacial s’insinua à travers les vitres brisées du presbytère. On l’entendait susurrer dans les interstices du planchéiage. Jean s’était rendu dans l’annexe afin de préparer son repas et celui de Kratzer. Celui-ci observait attentivement Joachim qui, penché au-dessus de la table du réfectoire, taillait dans un rameau de chêne le santon de Balthazar pour l’ajouter à sa crèche.
La porte s’ouvrit soudain et l’alchimiste fit irruption dans la Pièce, fonçant vers la cheminée où il se planta devant les flammes après avoir ouvert le manteau de fourrure de Gregor.
— En Germanie, dit Dietrich en allant refermer la porte, la coutume veut que le visiteur frappe à l’huis et attende la permission d’entrer.
Mais l’alchimiste, que l’on avait nommé Arnaud en hommage à Arnaud de Villeneuve, ne réagit point. Il s’adressa à Kratzer en cliquetant et tous deux se lancèrent dans une discussion animée que le Heinzelmännchen ne daigna pas traduire.
Dietrich attrapa la marmite qu’il avait mise à chauffer sur le feu et servit Joachim. Les Krenken étaient des êtres frustes et grossiers. Il n’était guère étonnant qu’ils se querellent aussi souvent.