Выбрать главу

— Rien de plus naturel, dit-elle à Dietrich après qu’il l’eut réprimandée. Ils sont accoutumés aux flammes de l’enfer.

Un jour, elle s’en prit à un enfant krenk. Par la suite, certains adultes, sachant que leur seule vue la mettait en furie, bravaient le froid par esprit de vengeance pour se montrer aux fenêtres de son cottage. Le baron de Grosswald leur infligea des mesures disciplinaires conformes aux usages krenken, non par amour de Theresia mais afin de préserver la paix – et la chaleur – qu’il devait à la générosité de Herr Manfred.

Joachim lui-même exprima sa déception.

— Si vous m’aviez demandé lesquels de ces villageois pourraient s’asseoir aux pieds du Seigneur, dit-il un jour alors qu’il reprisait sa robe, j’aurais sans hésiter nommé l’herboriste. Lorenz m’a dit qu’elle était muette lorsqu’elle est arrivée ici avec vous.

Dietrich cessa de balayer le sol, envahi par les souvenirs.

— Et elle l’est restée deux ans de plus, précisa-t-il.

Il jeta un coup d’œil au crucifix sur le mur, où Jésus se convulsait de souffrance. Ô Seigneur, pourquoi lui avoir infligé cela ? Job était un homme riche, et peut-être avait-il mérité ses épreuves, mais Theresia n’était qu’une enfant quand Vous lui avez tout pris.

— C’était la fille d’un Herr alsacien, reprit-il, et les Armleder ont brûlé son château, tué son père et ses frères, et violenté sa mère.

Joachim se signa.

— Qu’ils reposent dans la paix de Dieu.

— Leur seul crime était d’être riches, ajouta Dietrich. J’ignore si son père était un homme cruel, s’il possédait un vaste domaine ou une modeste parcelle. Ces bandits se souciaient peu de telles nuances. La folie s’était emparée d’eux. Ce n’était pas la personne qu’ils blâmaient, mais le type dont elle ressortissait.

— Comment leur a-t-elle échappé ? Ne me dites pas qu’ils l’ont… !

Joachim était livide, il bredouillait et ses mains tremblaient.

— Parmi ces bandits se trouvait un homme dont les yeux s’étaient dessillés et qui cherchait à fuir leur compagnie, se remémora Dietrich. Mais il faisait partie de leurs meneurs et ne pouvait les déserter sans se faire remarquer. Il demanda donc qu’on lui livre cette malheureuse comme s’il avait l’intention de la violer. À ce moment-là, l’insurrection touchait à sa fin. Ces hommes n’avaient que mépris pour les lois, car ils se savaient déjà promis au châtiment suprême. On crut qu’il avait emporté l’enfant dans un lieu retiré afin d’en user à sa guise. Le matin venu, il était à plusieurs lieues de là. (Il se frictionna les bras.) C’est par l’entremise de ce rufian que la fillette m’a été confiée, et je l’ai amenée ici, dans ce village que la folie avait épargné, afin qu’elle puisse y connaître la paix.

— Que Dieu bénisse cet homme, dit Joachim en se signant.

Dietrich se tourna vivement vers lui.

— Que Dieu le bénisse ? s’écria-t-il. Il a tué des hommes et en a poussé d’autres au massacre. Dieu S’est détourné de lui.

— Non, insista le moine d’une voix douce. Dieu a toujours été à ses côtés. Il lui suffisait de L’accepter.

Dietrich resta sans rien dire un moment.

— Il est difficile d’accorder le pardon à un tel homme, déclara-t-il finalement, même s’il a fini par faire preuve de bonté.

— Difficile pour les hommes, peut-être, mais pas pour Dieu, répliqua Joachim. Que lui est-il arrivé ensuite ? Est-ce que le duc d’Alsace l’a arrêté ?

Dietrich fit non de la tête.

— Cela fait douze ans que personne n’a entendu son nom.

Entre Noël et l’Épiphanie se déroulaient les plus longues vacances de l’année. Si les villageois mettaient la main à la poche pour approvisionner le banquet seigneurial, ils étaient par ailleurs dispensés de service, aussi l’esprit était-il aux réjouissances. Une nouvelle fois, on dressa un épicéa dans le pré et on le décora de fanions et de guirlandes, et même le plus humble des cottages s’orna de pin, de houx ou de gui.

Mais les Krenken n’avaient pas le cœur à la fête. Ils avaient interprété le terme d’Avent de façon trop littérale, s’attendant par conséquent à l’arrivée imminente du fameux « seigneur-du-ciel », de sorte qu’ils furent fort déçus de ne point le voir. Quoique ravi que ces étrangers aient souhaité gagner le Royaume des Cieux, Dietrich mit Jean en garde contre les dangers du littéralisme.

— Le Christ est monté aux Cieux il y a treize cents ans, expliqua-t-il à l’issue de la messe en l’honneur de saint Sébastien, tandis que Jean l’aidait à nettoyer les calices. Ses disciples eux aussi croyaient Le revoir très vite, mais ils se trompaient.

— Peut-être étaient-ils déconcertés par la pression du temps, suggéra Jean.

— Quoi ? On peut donc presser le temps à l’instar du raisin ?

Partagé entre la surprise et l’amusement, Dietrich claqua les lèvres pour s’esclaffer à la manière d’un Krenk puis rangea le calice qu’il tenait dans une armoire et la ferma à clé.

— Si le temps peut être « pressé », alors c’est un être sur lequel on peut agir, un être consistant en un sujet et un aspect. Une chose mobile s’altère dans son aspect, car elle commence par être ici, puis elle est  ; elle est ceci, puis elle est cela. (Dietrich agita la main d’avant en arrière.) Il existe quatre sortes de mouvement : le changement de substance, comme lorsqu’une bûche devient cendres ; le changement de qualité, comme lorsqu’une pomme mûrit et passe du vert au rouge ; le changement de quantité, comme lorsqu’un corps grandit ou rapetisse ; et le changement de lieu, que nous appelons « mouvement local ». De toute évidence, pour que le temps soit « pressé » – long ici et court là –, il doit y avoir un mouvement temporel. Mais le temps est la mesure du mouvement des choses changeables et ne peut donc se mesurer lui-même.

Jean n’était pas d’accord.

— Les esprits voyagent aussi vite que le mouvement de la lumière quand il n’y a pas d’air. À de telles vitesses, le temps passe plus vite et ce qui représente un clin d’œil pour l’esprit-Christ représente plusieurs années pour vous. Donc, vos treize cents ans ne sont peut-être pour lui que quelques jours. C’est ce que nous appelons la pression du temps.

Dietrich examina cette proposition pendant quelques instants.

— J’admets l’existence de deux sortes de durée : le tempus pour le royaume sublunaire et l’œternia pour les cieux. Mais l’éternité n’est pas le temps, pas plus que le temps n’est une portion de l’éternité – car il ne peut y avoir de temps sans changement, ce qui nécessite un commencement et une fin, et l’éternité n’a ni commencement ni fin. En outre, le mouvement est un attribut des êtres changeables, alors que la lumière est un attribut du feu. Mais un attribut ne peut donner forme à un autre, car sinon le second attribut serait une entité, et nous ne devons pas multiplier les entités sauf en cas de nécessité. Ainsi, la lumière ne peut avoir de mouvement.

Jean frotta ses bras l’un contre l’autre.

— Mais la lumière est une entité. C’est une onde, comme celle qui fait des vagues dans l’eau du bassin.

Dietrich rit de ce trait d’esprit.

— Une vague dans l’eau n’est pas une entité, mais un attribut de l’eau, qui résulte d’une brise, d’un poisson ou d’un caillou qu’on a lancé. Quel est le milieu dans lequel la lumière fait des vagues ?