— Une fable sert à donner une leçon et non à attester un fait, déclara-t-il au Krenk. Remarquez que ces femmes ont été punies parce qu’elles avaient refusé la charité à un étranger et non point parce qu’elles avaient profané des miches de pain.
La petite Irmgard était sortie en douce de sa chambre, comme le font tous les enfants dont les parents festoient ; mais Chlotilde, sa nourrice, s’en était aperçue et cherchait à la rattraper ; la fillette traversa la salle en criant, se faufilant dans une forêt de jambes, et, alors qu’elle se retournait pour voir où se trouvait sa poursuivante, elle entra en collision avec Bergère.
Le maire des pèlerins, ainsi surnommée parce qu’elle passait le plus clair de son temps à les rassembler et à les tarabuster, considéra le petit être qui avait manqué de la renverser, et le silence se fit dans la salle. Les danseurs se figèrent entre deux pas. Kunigund poussa un petit cri en découvrant sa sœur, car tout le monde savait que les étrangers avaient un méchant caractère.
Irmgard leva les yeux, les leva encore, et ouvrit grande sa bouche. Elle avait déjà entrevu les créatures de loin, mais c’était pour elle la première rencontre de ce type.
— Hé ! fit-elle d’un air enchanté. Une sauterelle géante ! Tu sais sauter ?
Bergère inclina la tête sur le côté tandis que son harnais crânien traduisait ces mots ; puis, à l’issue d’une légère flexion des jambes, elle bondit jusqu’au plafond – au grand ravissement de la fillette, qui se mit à battre des mains. Parvenue à l’apex de sa trajectoire, Bergère frotta ses mollets l’un contre l’autre, un peu comme un homme aurait claqué des talons. Avant qu’elle soit retombée sur les dalles, un deuxième Krenk l’imita, et ils furent bientôt une douzaine dans les airs, produisant un concert arythmique de cliquetis et de craquètements.
Voilà donc ce qui chez eux passe pour une danse, songea Dietrich. Mais les créatures ne faisaient aucun effort pour sauter de concert, et les bruits qu’elles émettaient ne suivaient aucun tempo.
Toutefois, l’échange entre Irmgard et Bergère avait dissipé la tension qui régnait dans la salle. Les Hochwalders se mirent à sourire en voyant les Krenken sauter dans tous les sens, ainsi que la fillette qui tentait de les imiter en riant de bon cœur. Volkmar lui-même perdit son rictus.
Maître Peter, cherchant sur son luth un air approprié aux circonstances, jeta son dévolu sur un motet extrait du Miroir de Narcisse. S’il n’eut aucun effet sur le chaos krenk, il incita Eugen et Kunigund à reprendre leurs complexes évolutions. Peter se mit à chanter – Dame, je sui cilz qui veuil endurer* – et ses apprentis se joignirent à lui. Le joueur de tambourin entonna la supplique en triplum – Couche avec moi ou je mourrai –, le joueur de viole chanta la souffrance de sa voix de ténor.
— Cela vous plaît-il ? demanda Dietrich à Jean par l’entremise du canal privé dont ils usaient parfois. La danse est un nouveau lien entre nous.
— Une nouvelle barrière. Le talent que vous manifestez ne fait que prouver notre différence.
— Quel talent ?
— Je n’ai pas de mot pour le décrire. La capacité d’accomplir une chose en en faisant plusieurs à la fois. Chaque homme chante des mots différents, en suivant une musique différente, et pourtant l’ensemble se fond d’une façon étrange et plaisante à nos oreilles. Quand votre frère et vous avez chanté pour nous accueillir le jour de la kermesse, les pèlerins n’ont parlé que de cela pendant plusieurs jours.
— Vous ignorez donc l’harmonie comme le contrepoint ?
Alors même que Dietrich posait cette question, la réponse lui apparut comme évidente. Ces gens-là ne connaissaient que le rythme, car ils ne respiraient pas comme des êtres humains et, par conséquent, ne pouvaient moduler leur voix. Chez eux, tout n’était que cliquetis et grattements.
Jean désigna les Krenken bondissants.
— Des oies sans chien pour les guider ! Lorsque le village a fêté l’achèvement des nouveaux cottages, un premier homme frappait une peau, un deuxième soufflait dans un tube, un troisième pressait une vessie, un quatrième grattait des cordes avec un bâtonnet. Mais, tous ensemble, ils façonnaient un son qui entraînait les danseurs à faire toquer leurs sabots et claquer leurs culottes de peau – sans qu’ils aient besoin d’être dirigés.
— Personne ne dirige vos semblables en ce moment, dit Dietrich en désignant les Krenken à son tour.
— Et ils ne sautent pas… « de concert », comme me le souffle le Heinzelmännchen. Nous ignorons tout du « concert ». Chacun de nous est seul dans sa tête et ne connaît qu’une seule pensée : « Nous mourons, donc nous rions et sautons. »
Le caractère littéral de ce dicton ne devint évident que le jour de l’Épiphanie de Notre-Seigneur, après que le soleil eut réchauffé la neige. Wanda, l’épouse de Lorenz, vint réveiller Dietrich et le conduisit au pied de la colline, devant un monticule de neige au bord de la route, tout près de la forge. Un petit groupe de villageois s’étaient déjà rassemblés alentour, silencieux, frissonnants, et ils soufflaient dans leurs mains pour les réchauffer tout en échangeant des regards inquiets.
— L’alchimiste est mort, annonça Lorenz.
Et, en effet, Arnaud gisait sur son flanc dans une dépression au creux du talus, recroquevillé sur lui-même tels les antiques cadavres qu’on trouvait parfois dans les tumulus. Dietrich sursauta en découvrant sa nudité, car les Krenken ne supportaient pas le froid même lorsqu’ils entassaient les couches de fourrure. Il tenait dans sa main un parchemin où étaient griffonnées des caractères krenken.
— Wanda a aperçu son pied qui dépassait de la neige, et nous l’avons mis au jour à mains nues, expliqua Lorenz.
Il tendit vers Dietrich ses paumes rougies et meurtries, comme pour preuve de ses dires. Wanda s’essuya le nez et détourna les yeux du corps.
— Il était déjà sorti quand je me suis réveillé, dit Gregor.
Seppl Bauer eut un ricanement.
— Ce démon-là ne peut plus nous tourmenter.
Dietrich se tourna vers lui et le souffleta.
— Les démons sont-ils mortels ? s’écria-t-il. Qui a fait cela ? (Il parcourut l’assistance du regard.) Lequel d’entre vous a tué cet homme ?
En guise de réponse, il n’eut droit qu’à de farouches dénégations, et Seppl frotta sa joue écarlate et lui lança un regard mauvais.
— Cet homme ? répéta-t-il en grondant. Où est son dard ? Il n’a pas d’organe viril.
La créature était en effet aussi dépourvue qu’un eunuque.
— À mon avis, il s’est enfoui dans la neige et c’est le froid qui l’a tué, dit Lorenz.
Dietrich examina le corps et constata qu’il n’avait pas perdu une goutte de l’ichor qui servait de sang aux visiteurs, pas plus qu’il ne portait de traces de coups. Il se rappela qu’Arnaud était de tempérament mélancolique, même pour un Krenken, et de surcroît porté sur la solitude.
— Quelqu’un s’est-il rendu au Hof pour prévenir le baron de Grosswald ? Non ? Seppl, allez-y sur-le-champ. Oui, vous. Et ramenez aussi Max. Qu’un autre aille prévenir Klaus.
Dietrich se retourna et vit que frère Joachim était sorti du presbytère et contemplait le cadavre d’un air atterré.
— C’était le plus brillant de mes catéchumènes, dit le moine en tombant à genoux dans la neige. Je croyais qu’il serait le premier à venir parmi nous.
— Et quel démon aurait pu survivre à cela ? demanda Volkmar Bauer d’une voix grave.
Jean et Kratzer avaient suivi Joachim. Si le philosophe restait figé devant le corps de son ami, Jean s’avança vers lui pour s’emparer du parchemin qu’il tenait dans sa main.