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— Très dures, oui, dit le pasteur au serviteur de la tête parlante. Si dures que nul homme ne peut espérer les suivre. Notre esprit est faible. Nous ne cessons de succomber à la tentation, de rendre le mal pour le mal, de chercher notre propre bien aux dépens de celui de notre prochain, d’user de lui comme d’un moyen pour parvenir à nos fins. C’est pour cela que nous avons besoin de la force – de la grâce – de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le fardeau de nos péchés est trop lourd pour que nous le portions seuls, et c’est pourquoi Il marche près de nous, tout comme Simon de Cyrène marcha jadis près de Lui.

— Et Blitzl – Gottfried – va suivre sa voie ? Un Krenk connu pour sa brutalité ?

— Oui, dit Gottfried.

— Êtes-vous donc un faible ?

Gottfried exposa sa gorge.

— Oui.

Les lèvres dures de Jean s’écartèrent, ses lèvres molles s’ouvrirent.

— C’est vous qui le dites ?

Mais Gottfried se leva pour sortir de la sacristie, frôlant Jean sur le chemin de l’autel. Dietrich se tourna vers son ami.

— Il aura besoin de vos prières, Jean.

— Il aura besoin d’un de vos miracles.

Dietrich opina.

— Comme nous tous, dit-il.

Puis il suivit Gottfried dans le baptistère.

— En recevant le baptême, dit-il au Krenk devant les fonts baptismaux, on est lavé de ses péchés, tout comme on est lavé de sa crasse par une eau ordinaire. En émergeant, on est un homme nouveau, et on a donc besoin d’un nouveau nom. Vous devez en choisir un dans le cortège des saints qui nous ont précédés. « Gottfried » peut très bien convenir…

— Je souhaite être appelé « Lorenz ».

Dietrich hésita, le cœur soudain serré.

— Ja. Doch.

Jean posa une main sur l’épaule de Dietrich.

— Et je souhaite être appelé « Dietrich ».

Gregor Mauer eut un large sourire.

— Puis-je être appelé parrain ?

5

Aujourd’hui

Sharon

Au Moyen Âge, les hérétiques finissaient parfois sur le bûcher.

Cela se produisait bien moins souvent qu’on ne le supposait. Les règles étaient strictes et, lorsque l’accusé n’était pas acquitté, son châtiment se limitait parfois à un pèlerinage ou autre pénitence. Ceux qui périssaient par le feu l’avaient vraiment cherché ; et le fait qu’ils aient été si nombreux en disait long sur la nature humaine.

Sharon était une hérétique, mais elle ne le comprit qu’en sentant l’odeur de la fumée.

Ce fut le directeur de son UFR qui alluma le premier fagot. Il lui demanda s’il était exact qu’elle s’intéressait aux théories de la vitesse de la lumière variable, et elle, innocente et enthousiaste comme on l’est quand on est habité par le saint esprit de la recherche scientifique, lui répondit :

— Oui, cela semble résoudre quantité de problèmes.

Elle parlait bien entendu de problèmes de cosmologie : la platitude, l’horizon, lambda. La finesse des réglages de l’univers. Mais Jackson Welles, le doyen, était sourd à l’esprit et fort de la lettre de la loi – celle qui affirme que la vitesse de la lumière est une constante. Einstein avait énoncé cette loi, il croyait en elle, et la question était réglée. Il pensait donc à des problèmes complètement différents.

— Tout comme le Déluge, je suppose.

Ce sarcasme désarçonna Sharon. Comme si son directeur s’était mis à lui parler de belote alors qu’ils discutaient de mécanique automobile. Elle mit un temps à traiter l’information et, comme elle ne réfléchissait jamais à la hâte, Welles jugea à sa réaction que le coup avait porté et se carra dans son siège en joignant les mains sur son ventre. C’était un homme fort maigre, endurci par la routine, la machine universelle de Turing et la politique universitaire. Il se teignait les cheveux avec habileté, conservant juste assez de gris pour suggérer la sagesse plutôt que la sénilité.

On ne pouvait pas accuser Welles de ne jamais réfléchir – il réfléchissait à d’autres sujets que la physique, voilà tout. Budget, subventions, titularisations, promotions, administration de l’unité de formation et de recherche… Il fallait bien que quelqu’un réfléchisse à tout cela. La science ne se fait pas toute seule. C’est une activité humaine, impliquant des êtres humains, et tout cirque a besoin de son Monsieur Loyal. Jadis, le jeune Welles avait rédigé trois articles d’une qualité exceptionnelle, où il faisait découler la mécanique quantique des équations de Maxwell, et qui, encore aujourd’hui, inspiraient des thèses de doctorat dans le monde entier ; on ne pouvait donc le qualifier de Krawattendjango – c’est-à-dire de « costard-cravate ». Il n’est pas donné à tout le monde d’apporter une telle contribution à la science. Son attitude présente s’expliquait peut-être par le fait qu’il n’y avait jamais eu de quatrième article et qu’il regrettait sa jeunesse.

— Je suis désolée, fit Sharon, mais quel rapport entre l’Arche de Noé et les théories VLV ?

Elle continuait de supposer que le doyen avait fait une blague abstruse. C’était un spécialiste de l’humour à froid, et Sharon penchait davantage vers le clownesque.

— Pensez-vous vraiment pouvoir valider le créationnisme terre-jeune ?

Peut-être était-ce son air mortellement sérieux. Le pli inflexible de ses lèvres. Les Inquisiteurs affichaient sans doute la même expression lorsqu’ils confiaient les condamnés au bras séculier. Sharon comprit enfin qu’il ne plaisantait pas.

— Qu’est-ce que le créationnisme terre-jeune ? demanda-t-elle.

Le doyen ne crut pas un instant à son innocence. Il pensait que tout le monde était aussi informé que lui des errements des législateurs, des conseils d’établissement scolaires et autres plaies.

— La croyance selon laquelle Dieu a créé la terre il y a six mille ans. Ne me dites pas que vous n’en avez jamais entendu parler.

Sharon savait comment Tom aurait répondu à cela, et elle ravala la réplique qui lui venait aux lèvres, se contentant de répondre :

— Maintenant que vous le dites, ça me revient.

Et cette piqûre de rappel était vraiment nécessaire. Elle passait le plus clair de son temps dans l’espace de Janatpour. Il ne s’y trouvait aucun créationniste, terre-jeune ou autre. Les malheureux auraient été complètement déboussolés et se seraient égarés dans l’une des dimensions innommées qu’elle avait concoctées.

— « Maintenant que vous le dites », répéta Welles en imitant sa voix. (Il était célèbre pour ses sarcasmes dans les échelons supérieurs de l’université ; les autres doyens fuyaient à son approche.) La vitesse de la lumière est une constante – je ne connais pas de fait plus solidement établi.

C’était la dernière chose à dire, non seulement parce qu’il existe des faits mieux établis, mais aussi parce qu’il n’y a pas plus sûr moyen de hérisser un scientifique que de lui asséner un argument d’autorité. Ni Welles ni Sharon n’avaient reçu d’éducation religieuse, si bien qu’aucun d’eux ne se rendit compte qu’ils se lançaient dans une discussion religieuse, mais un atavisme enfoui dans le cœur de Sharon se rebella soudain.

— C’est le paradigme actuel. Mais si l’on examine les données plus soigneusement…

— Vous voulez dire : si l’on triture les données pour leur faire dire ce qu’on veut !

Welles prononça cette sentence sans la moindre ironie. Kuhn était peut-être un médiocre philosophe, mais il ne se trompait pas en évoquant la main morte et glacée du paradigme.