Выбрать главу

Tout ça n’était qu’une histoire d’erreur de mesure, il en était persuadé. La vitesse de la lumière, et maintenant le décalage vers le rouge. Il avait déjà vu des histogrammes en peigne quand il bossait pour un métallurgiste de San José à l’occasion d’un job d’été. La jauge était graduée par incréments de 0,002 pied et l’imprimante par incréments de 0,001 pied. Tous les nombres impairs passaient à la trappe. Il espérait que l’obsession du Dr Nagy n’allait pas lui coûter sa subvention, ainsi que l’insinuaient certaines rumeurs. Il aimait bien bosser avec la Reine des glaces.

Sharon trouva la réponse quelques semaines plus tard, et elle en resta sur le cul.

XIV

Février 1348

De la Chandeleur aux quatre-temps

La Chandeleur n’était pas une fête chômée. Dès prime, les villageois se rassemblèrent dans le pré et Joachim leur distribua des cierges, ainsi qu’aux deux Krenken baptisés. Les autres Krenken restèrent au chaud ou bien observèrent la cérémonie de loin avec leurs appareils fotografik. Dietrich bénit les cierges pendant que Joachim chantait le Nunc dimitis. Lorsque tout le monde fut prêt, on forma la procession. Klaus et Hildegarde prirent aussitôt leur place habituelle, juste derrière Dietrich, qui ne put s’empêcher de songer à la parabole des premiers et des derniers.

Entonnant l’hymne Adórna thalamum tuum, Sion, Dietrich conduisit ce fleuve de lumière dans le jour naissant, remontant la grand-rue pour se diriger vers Sainte-Catherine, près de laquelle il aperçut Theresia agenouillée dans l’herbe humide. Mais elle se leva et s’enfuit comme la procession s’approchait. Surpris, Dietrich bafouilla et faillit perdre son tempo, mais, ainsi que le voulait la coutume, il chanta le vers obtulérunt pro eo Dómino en franchissant les portes de l’église.

Plus tard ce même jour, le guetteur posté sur la route d’Oberreid iodla pour annoncer la venue d’un cavalier. Conformément aux instructions de Manfred, les Krenken gagnèrent leurs cachettes, d’où ils ne ressortirent qu’une heure plus tard, après que l’homme, un messager de l’évêque de Strasbourg, fut reparti sur un cheval frais.

Berthold priait les seigneurs de l’Alsace et du Brisgau de se réunir à Benfeld le huitième jour du mois afin de discuter de l’agitation en Suisse.

— Je serai absent au moins une semaine, déclara Manfred aux ministériels convoqués dans la grande salle. Nous serons trop nombreux pour que la chose soit rondement menée.

Après avoir nommé le chevalier Thierry bailli par intérim et ordonné à Bertram Unterbaum de se rendre en Suisse pour en rapporter des nouvelles, il partit le lendemain avec son escorte.

Les rumeurs allaient bon train. En novembre dernier, racontait-on, Berne avait condamné au bûcher des juifs accusés d’avoir empoisonné les puits, encourageant les autres villes impériales à agir de même. Strasbourg comme Fribourg s’en étaient abstenues, mais les habitants de Bâle avaient déclenché une émeute et, bien que le conseil eût banni les fauteurs de troubles les plus virulents, il n’en avait pas moins décidé d’isoler les juifs sur une île du Rhin afin de mieux assurer leur protection.

Dietrich sermonna les villageois qui s’étaient rassemblés chez Walpurga Honig pour déguster sa bière aromatisée au miel.

— Le pape a ordonné que soient respectés les biens et les personnes des juifs. Il n’y a aucune raison de les traiter de cette manière. La peste n’est jamais arrivée en Suisse. Elle a traversé la France pour frapper ensuite l’Angleterre.

— Justement, suggéra Everard, c’est peut-être parce que la réaction de Berne a fait peur aux empoisonneurs.

On avait bel et bien trouvé du poison à Berne, disait-on. Everard le tenait de Gunther, qui avait entendu les propos du messager épiscopal. Une concoction d’araignées et de crapauds, épicée d’une peau de basilic, contenue dans des sachets de cuir cousus avec soin que le rabbin Peyret, de Chambéry, avait confiés à Agimet, un marchand de soie, afin qu’il les jetât dans les puits de Venise et de l’Italie. S’il n’avait pas été capturé à son retour, il aurait sans nul doute agi de même en Suisse.

Dietrich protesta vivement.

— Ainsi que l’a écrit Sa Sainteté, ce ne sont pas les juifs qui répandent la peste, puisqu’ils en meurent eux aussi.

Everard se tapota le bout du nez.

— Mais en nombre moins important que nous autres, non ? Pourquoi cela, à votre avis ? Parce qu’ils se balancent quand ils prient ? Parce qu’ils aèrent leur linge tous les vendredis ? Bah ! En outre, les kabbalistes détestent tout autant que nous leurs coreligionnaires. Ils sont aussi jaloux de leurs secrets que les maçons et interdisent aux autres juifs d’étudier leurs écrits occultes.

Et lesdits écrits pouvaient porter sur toutes sortes de sujets. Invocations du diable. Recettes de poisons.

— Nous devrions faire garder notre puits, dit Klaus.

— Il n’y a pas de juifs parmi nous, monsieur le maire, fit remarquer Gregor.

— Non, mais il y a eux, répliqua Klaus en désignant Jean qui, sans pouvoir goûter à la bière, avait rejoint le groupe pour bavarder. Hier encore, j’ai vu le dénommé Zachary planté devant le puits.

Ricanement de Gregor.

— Écoutez-vous parler ! Planté devant le puits ?

Il était impossible de régler quoi que ce fût pendant que la bière coulait à flots, et Jean déclara par la suite :

— Je comprends comment des gens inquiets peuvent être gagnés par l’agitation. (Après un temps de réflexion, il ajouta :) S’ils veulent chasser les Krenken comme d’autres ont chassé les juifs, je ne garantis pas la suite.

Le jour de la Sainte-Agathe, Dietrich célébra la messe tout seul. Il devait prier pour les malades et les estropiés. Walpurga Honig avait reçu un coup de sabot de sa mule. Gregerl, l’aîné de Gregor, était cloué au lit par la fièvre. Et Franz Ambach lui avait demandé de prier pour le repos de sa mère, qui avait quitté ce monde durant le mois écoulé. Dietrich demanda en outre à saint Christophe de veiller à ce que Bertram revienne de Bâle sain et sauf.

Il rendit grâce au Ciel d’avoir envoyé la peste en Angleterre sans la faire passer par la Forêt-Noire. C’était un péché que de se réjouir ainsi des épreuves d’autrui, mais si la bonne fortune d’Oberhochwald pouvait dépendre de l’infortune de l’Angleterre, il n’allait pas le regretter.

— Meménto étiam, Dómine, entonna-t-il, famulórum famularúmque tuárum Lorenz Schmidt, et Beatrix Ambach, et Arnaldus Krenk, qui nos praecésserunt cum signo fidei, et dórmunt in somno pacis.

Il se demanda si ces mots s’appliquaient vraiment à l’alchimiste krenk. Certes, il était mort avec un « signe de foi » dans la main, mais le suicide interdit en principe de monter au Ciel. Cependant, Dieu ne favorisait nulle tragédie sans qu’il en sortît quelque bien et, après avoir vu la façon dont les visiteurs étaient affectés par la mort de leur semblable, nombre des Hochwalders naguère méfiants ou craintifs les traitaient désormais, sinon avec chaleur, du moins avec un peu moins d’hostilité.

Tout en rangeant les calices, il se demanda s’il ne devrait pas aller voir Theresia. Ces derniers temps, il s’inventait quantité de raisons pour s’arrêter devant son cottage. La veille, elle lui avait parlé des malheurs de Walpurga, précisant qu’elle avait réduit sa fracture. Dietrich l’avait remerciée, espérant qu’elle allait poursuivre, mais elle s’était contentée de le saluer d’un signe de tête puis avait refermé ses volets.