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— Joyeuse ? Non, jamais de la vie, le prêtre. La guerre nous oblige à ravaler nos peurs et à nous exposer au péril. À manger du pain moisi et de la viande mal cuite ; à rester certains jours sans manger, et même sans boire, excepté l’eau saumâtre d’une mare ; à dormir sous la tente et parfois dans les branches d’un arbre ; à supporter de jour comme de nuit le poids d’une armure ou d’une cotte de mailles, car l’ennemi est toujours à portée de flèche. « Halte-là ! Qui va là ? Aux armes ! Aux armes ! » (Manfred agita son Kraustrunk vide.) On s’est à peine endormi que retentit l’alerte. Dès l’aube venue, les trompettes résonnent. « À cheval ! À cheval ! Rassemblement ! Rassemblement ! » Quand on est sentinelle, jamais on ne parvient à fermer l’œil. Quand on est éclaireur ou fourrageur, on est sans cesse exposé. Il y a toujours un devoir à accomplir, une corvée à exécuter. « Attention ! Les voilà ! Ils sont trop nombreux… Non, courage !… Par ici, par ici ! Prenez-les à revers… Allez, allez !… Tenez bon !… En avant ! »

Le Herr se figea soudain, se rendant compte qu’il criait, gesticulait et courait dans la pièce, sous les yeux éberlués de Gunther qui venait d’apparaître sur le seuil. Il revint près de la table, prit son gobelet, le fixa des yeux et le reposa.

— Telle est notre vocation, déclara-t-il d’une voix posée en s’effondrant sur son siège.

Le silence se prolongea. Gunther posa une nouvelle carafe sur la table et partit sur la pointe des pieds. Puis Manfred leva la tête et décocha à Dietrich un regard perçant.

— Mais vous le savez sans doute aussi bien que moi, n’est-ce pas ?

Dietrich détourna les yeux.

— Il suffit.

— Vous avez des amis chez les Krenken, conclut Manfred. Expliquez-leur le sens du mot devoir.

Dès l’aube, les serfs affectés comme messagers endossèrent une cape frappée des armes de Hochwald et portèrent la nouvelle dans la vallée et dans les fiefs des chevaliers. Depuis la colline de l’église, Dietrich vit leurs chevaux danser sur les routes enneigées.

La neige, qui avait recouvert la contrée tout autour du manoir, la protégeant du tumulte qui agitait le vaste monde, commençait à fondre. On distinguait déjà le tracé des routes alentour. Outre des nouvelles, les messagers allaient aussi colporter des rumeurs, et on saurait bientôt qu’Oberhochwald hébergeait d’étranges visiteurs.

Le premier lundi de carême, soit deux semaines plus tard, jour pour jour, les destriers foulaient la boue au pied du château et une douce brise emportait leur souffle bruyant. Les bannières colorées claquaient au vent, une pour chacun des chevaliers venus de leurs fiefs. Les hommes d’armes vérifiaient leur arsenal et leur paquetage en vue de la marche qui les attendait. On entendait les chariots grincer, les ânes braire et les chiens aboyer. Les enfants poussaient des cris d’excitation ou embrassaient leurs pères, qui attendaient l’heure du départ d’un air solennel. Les femmes endurcies refusaient de pleurer. Le margrave avait sonné l’appel au combat et le Herr d’Oberhochwald partait en guerre.

Le palefroi de Manfred arborait une robe noire constellée de points blancs, comme s’il sortait d’un baquet d’eau savonneuse. Son épaisse crinière était ramenée sur la gauche, son splendide chanfrein décoré aux couleurs de Hochwald. À peine Manfred l’eut-il enfourché qu’il se cabra de joie, ravi de sentir le poids de son maître sur la selle. Deux des chiens du Herr accoururent, tournant comme des fous autour du cheval et bondissant sous l’effet de l’excitation. C’étaient des pisteurs qui croyaient partir à la chasse.

Manfred avait passé par-dessus son armure un surcot frappé de son blason. Son casque, qui resterait accroché à sa selle pendant le voyage, étincelait au soleil. La garde de son épée était parée d’or. Suspendue à son cou par une lanière de cuir, une corne en forme de serre de griffon, longue d’une bonne coudée. Elle s’évasait en forme de cloche, son embout portait des filets d’or pur, et elle était fixée par des lanières en peau de cerf. D’un éclat lustré rappelant les pierres précieuses, elle sonnait « plus clair que tous les échos du monde ».

Son valet était moins richement pourvu et, en guise de selle, se contentait d’un vieux sac de jute. Il portait sur l’épaule droite le paquetage de son seigneur, son nécessaire de campagne, et sur la gauche son bouclier, qu’il avait passé dans son dos. Avec le carquois dans sa main droite et la lance glissée sous le bouclier, il semblait plus redoutable que l’homme qu’il servait.

— Voilà qui est bon, dit Manfred à Dietrich, qui se tenait dans la gadoue près du cheval noir. Le duc m’a demandé de fournir six hommes et demi, et je n’aime guère m’encombrer d’un faiblard qui devra être renvoyé prématurément dans ses foyers. Les hommes ont tendance à se disputer ce privilège, même si ce n’est jamais ouvertement. Et comme l’heureux élu a droit à l’inimitié de ses pairs, il lui arrive souvent de nier l’évidence afin de ne pas passer pour un couard. Mais je peux ajouter la moitié d’homme du duc à celle du margrave, et un homme complet jamais ne m’a causé de souci.

Il partit d’un grand rire enjoué, que Dietrich ponctua d’un grommellement. Manfred le fixa d’un œil torve.

— Cette saillie vous semble déplacée ? À quoi vous attendiez-vous, de la part d’un homme qui marche peut-être vers la mort ?

— Ce n’est pas une question à prendre à la légère, répondit Dietrich.

Manfred fit claquer ses gantelets sur la paume de sa main.

— Eh bien, je ferai ma pénitence après le combat, comme le doit un soldat. Dietrich, si désireux que je sois d’administrer paisiblement ma seigneurie, la paix a besoin du consentement de tous alors qu’il suffit d’un seul pour déclencher une guerre. J’ai fait serment de protéger les hommes sans défense et de châtier les fauteurs de guerre, y compris lorsque ceux-ci font partie du Herrenvolk. Vous autres, les prêtres, vous nous exhortez à pardonner à nos ennemis, et cela est une bonne chose, car sinon la vengeance engendrerait la vengeance, dans les siècles des siècles. Mais si l’on met face à face un homme que rien n’arrête et un autre que tout fait hésiter, c’est en général le premier qui l’emporte. Les païens avaient parfois raison. L’excès de pardon conduit à une paix fragile. Votre ennemi peut prendre la tolérance pour de la faiblesse et être tenté de frapper.

— Et comment résolvez-vous ce dilemme ?

Manfred sourit.

— Eh bien, en affrontant mon ennemi – mais en toute loyauté. (Il se retourna sur sa selle pour voir si sa petite troupe était prête.) Oh ! Eugen, par ici !

Salué par une foule en liesse, le junker lança son valaque blanc au galop, la bannière de Hochwald fixée à son étrier.

Kunigund courut vers lui, s’empara de ses rênes et lui dit :

— Promets-moi que tu reviendras ! Promets-le-moi !

Eugen lui demanda un mouchoir en guise de faveur. Il le passa à son ceinturon, déclarant qu’il le protégerait du malheur. Kunigund se tourna vers Manfred.

— Veillez sur lui, père ! supplia-t-elle. Ne laissez personne lui faire du mal !

Manfred se pencha sur elle pour lui caresser les joues.

— Autant que me le permettront mon bras et mon honneur, mon cœur, mais nous nous remettons entre les mains de Dieu. Prie pour lui, Gundl, et prie pour moi.

Sa fille courut vers la chapelle avant qu’on la vît pleurer. Manfred la regarda avec un soupir.

— Elle écoute trop les ménestrels et vit les adieux comme dans une geste. Si je ne devais pas revenir… (Il laissa sa phrase inachevée, puis reprit à voix basse :) Elle est toute ma vie. Je souhaite qu’Eugen l’épouse une fois qu’il sera adoubé, et qu’il protège Hochwald en son nom, mais s’il ne devait pas… Si nous ne devions pas, lui et moi… Si un tel sort nous échoit, veillez à ce qu’elle fasse un bon mariage, dit-il en se tournant vers Dietrich. Je vous la confie.