— Mais le margrave…
— Frédéric la garderait vieille fille afin de tirer tout le suc de mes terres, coupa-t-il, le visage sombre. Si mon fils avait survécu, et Anna avec lui… Ach ! Personne ne lui aurait tenu tête si j’en avais fait mon bailli ! C’était là une femme digne d’un homme ! Une moitié de moi-même a péri quand j’ai entendu le cri de la sage-femme. Comme ces années ont été vides !
— Est-ce pour cela que vous êtes parti guerroyer en France ? demanda Dietrich. Afin de les remplir ?
Manfred se raidit.
— Tenez votre langue, prêtre ! (Il tira sur ses rênes, puis leva les yeux et immobilisa sa monture.) Oh ! Qu’avons-nous là ?
Des cris montaient du groupe de chevaliers et d’hommes d’armes. Des doigts se tendirent vers les cieux, des vivats résonnèrent. Puis on entendit quelques cris de terreur comme cinq Krenken portant des harnais de vol se posaient dans le camp ainsi que des feuilles mortes. Ils portaient ceints à leur ventre des pots-de-fer miniatures et passés à leurs épaules de longs tubes étroits. Dietrich reconnut Jean et Gottfried – et s’étonna de ce que, naguère, les Krenken lui eussent tous paru identiques.
On entendit gémir les manants venus des environs, qui n’avaient jamais vu un Krenk de leur vie. Une cantinière de Hinterwaldkopf agita le reliquaire qu’elle portait autour du cou. Certains reculèrent en roulant des yeux inquiets. Franzl Long-Nez donna quelques coups de bâton pour rétablir l’ordre.
— Quoi, vous avez peur d’une poignée de sauterelles ? s’esclaffa-t-il.
Voyant que même ses chevaliers tiraient leur épée du fourreau, Manfred déclara de sa voix la plus martiale que ces êtres étaient des voyageurs venus d’une contrée lointaine, dont les armes ingénieuses leur seraient fort utiles. Puis il ajouta sotto voce à l’intention de Dietrich :
— Merci d’avoir convaincu Grosswald.
Dietrich, dont les suppliques étaient restées sans effet, se garda bien de le contredire.
Le calme revint à mesure que les campagnards constataient que leurs camarades villageois accueillaient les créatures avec enthousiasme. Si certains parlèrent de « démons », aucun des chevaliers n’osa tourner les talons de peur d’être la risée de ceux du Burg. Lorsque Jean et Gottfried s’agenouillèrent devant Dietrich, firent le signe de croix et implorèrent sa bénédiction, les murmures cessèrent comme par enchantement. La majorité des plus effrayés se signèrent aussi par réflexe, encouragés sinon rassérénés par ce témoignage de piété.
— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Dietrich à Jean en profitant de la confusion. Grosswald aurait-il changé d’avis ?
— Nous allons récupérer le fil de cuivre que nous a volé von Falkenstein, répondit Jean. Peut-être sera-t-il plus efficace que celui qu’a tiré le bienheureux Lorenz.
L’un des trois Krenken inconnus de Dietrich sursauta et se fendit d’un commentaire bien senti ; mais comme il ne portait pas de harnais crânien, Dietrich n’en comprit pas la teneur et Jean lui intima le silence d’un geste sec.
Manfred, maintenant vêtu de pied en cap, s’approcha pour demander des précisions sur leur commandement.
Jean s’avança d’un pas.
— Nous sommes ici au nom de Grosswald, mein Herr. Par votre grâce, nous volerons en avant-garde et vous rapporterons les agissements de Falkenstein via le parleur à distance.
Manfred se frotta le menton.
— Restant ainsi hors de vue des plus impressionnables parmi nous… Avez-vous de l’argile à tonnerre ?
L’un des Krenken palpa la besace qu’il portait en bandoulière et Manfred opina.
— Très bien. Voilà qui est bon. Vous volerez en avant-garde.
Un peu mal à l’aise, Dietrich regarda les Krenken s’éloigner dans le lointain. Ses objections étaient de deux ordres. Les forces armées allaient colporter toutes sortes de ragots, bien propres à exciter la curiosité ; et il suffirait d’entrevoir Jean et ses semblables pour donner corps aux ragots en question. D’un autre côté, si Jean récupérait le fil de cuivre, cela ne pourrait que hâter le départ des Krenken. Ergo… La résolution du problème était une simple question de rapidité : les curieux se manifesteraient-ils avant que les Krenken soient en mesure de partir ? Pour ce qui était de la première objection : les rumeurs s’étaient sans doute déjà répandues, de sorte que de nouveaux ragots ne changeraient pas grand-chose. Pour ce qui était de la seconde… Dietrich demeurait dans le brouillard.
En regagnant l’église, il passa devant le cottage de Theresia et l’aperçut derrière sa fenêtre. Ils échangèrent un regard, et il revit la fillette de dix ans tétanisée par l’horreur, qu’il avait emportée au cœur de la forêt. Il tendit la main dans sa direction et crut voir ses yeux s’émouvoir, mais elle referma les volets avant qu’il ait pu confirmer cette impression.
Dietrich laissa retomber son bras et fit quelques pas, puis, soudain bouleversé, s’assit sur un rocher et se mit à pleurer.
Plus tard, durant l’après-midi, Dietrich et Joachim nourrirent leur vache laitière et leurs autres bestiaux. La grange était imprégnée de chaleur animale et embaumait la paille et le fumier.
— Je serai ravi lorsque les Krenken seront partis et que Theresia se remettra à accomplir ses corvées, déclara Dietrich tout en mettant de la paille dans les mangeoires.
Joachim, qui s’occupait du poulailler – une tâche bien plus bruyante –, s’interrompit pour passer une main sur son front trempé de sueur.
— Il ne sert à rien de pleurer sur le lait renversé, Dietrich.
L’intéressé plissa le front et s’appuya sur sa fourche. La vache meugla. Joachim jeta du grain aux volailles. On entendit un bruit de casserole dans le bâtiment voisin.
— Elle a toujours été comme une fille pour moi, dit le prêtre.
Joachim poussa un grognement.
— Les enfants ne sont que des fardeaux. C’est mon père qui me l’a dit. C’était à moi qu’il pensait, bien entendu. Il avait perdu une main durant la guerre des barons et s’en voulait d’être désormais incapable de réduire son prochain en pièces. Il aurait souhaité que je lui succède et que j’accepte l’héritage de mon oncle, mais je voulais que Dieu vive en moi, et la boucherie ne m’apparaissait pas comme une activité propice à l’avènement du Nouvel Âge. (Dietrich sursauta et Joachim hocha la tête.) Vous avez enseigné la charité à Theresia mais, lorsque est venue sa plus grande épreuve, elle a échoué de façon lamentable. C’est ce que j’ai écrit dans mon journal : « Même la pupille du pasteur Dietrich a été jugée et condamnée. »
Dietrich secoua la tête.
— Gardez ce jugement pour vous. Il la briserait. Contentez-vous de dire : « Le pasteur Dietrich a été jugé et condamné », car jamais je n’ai pu atteindre les buts que je m’étais fixés.
Soudain, Kratzer fit irruption dans la grange, tout bourdonnant et tout cliquetant. Dietrich sursauta et brandit sa fourche, puis, voyant que l’intrus n’était autre que le philosophe, attrapa son harnais crânien et s’en coiffa.
— Où est Jean ? demanda le Krenk. Il se fait tard et mon dîner n’est pas prêt.
Joachim fit mine de lui répondre, mais Dietrich lui intima le silence d’un geste.
— Nous ne l’avons pas vu depuis ce matin, temporisa-t-il.
À ces mots, le Krenk tapa du poing sur la porte, fit un commentaire que le Heinzelmännchen ne traduisit point et quitta la grange d’un bond.