Dietrich ôta son harnais et le mit en sommeil avec soin.
— Ah. Il ne sait rien – ce qui signifie qu’ils n’ont pas obéi aux ordres de Grosswald.
Ce qui n’était pas sans l’inquiéter. Gschert avait emprisonné Jean après qu’il eut libéré Dietrich des oubliettes du Schloss Falkenstein. Comment châtierait-il cette nouvelle transgression ?
Le lendemain à tierce, le baron de Grosswald savait tout et faisait irruption dans le presbytère, ouvrant la porte avec une telle violence qu’il faillit l’arracher à ses gonds. Dietrich, qui était en prière à ce moment-là, fit un bond sur son prie-dieu, lâchant son livre d’heures et en cornant les pages.
— Il me montrera sa gorge à son retour ! glapit Grosswald. Pourquoi Manfred a-t-il permis cela ?
Bergère et Kratzer le suivirent, le maire des pèlerins prenant soin de refermer la porte pour ne pas laisser entrer la fraîcheur.
— Monseigneur, fit Dietrich. Si le Herr ne s’est pas étonné de la présence de vos hommes au rassemblement, c’est parce qu’il vous avait prié de faire votre devoir et qu’il a supposé qu’ils le rejoignaient conformément à votre volonté.
Grosswald fit les cent pas devant la cheminée, adoptant une démarche sautillante qui, aux yeux de Dietrich, trahissait son agitation.
— Trop de pertes, dit-il.
Ce fut Bergère plutôt que le pasteur qui réagit à cette remarque.
— Trois des nôtres terrassés par le froid, dont un enfant, et ce avant que vous ayez consenti à… gagner le village. Et depuis lors…
— L’alchimiste, ajouta Kratzer.
— Ne prononcez pas son nom ! ordonna Grosswald au philosophe. Je refuse de voir ainsi gâchée une autre vie – pour une raison aussi futile !
— Si le geste de Jean est si futile, pourquoi économiser nos vies ? lança Bergère.
Grosswald tenta de la frapper, mais elle esquiva le coup avec souplesse, un peu comme un chevalier aurait paré un coup d’estoc. Tous deux se maîtrisèrent mais échangèrent un regard de biais, comme le leur permettaient les multiples facettes de leurs yeux.
— Pensiez-vous profiter de la largesse de mon seigneur sans rien lui devoir en contrepartie ? lança Dietrich. Ne vous a-t-il pas accordé le gîte et le couvert durant la période hivernale ?
— Vous vous moquez, dit Grosswald, qui agita le bras pour en chasser la main que Kratzer venait d’y poser.
— J’ignorais que Jean pouvait agir en violation directe de vos ordres, protesta Dietrich. L’obéissance à un supérieur n’est-elle pas inscrite dans les atomes de votre chair ?
Kratzer, dont l’agitation n’était jusque-là perceptible que par ses tremblements, leva les bras pour arrêter Grosswald.
— Je vais répondre, Gschert.
Dietrich nota qu’il utilisait la forme diminutive de son nom. Comme il était adulte, cela traduisait soit l’affection, soit la condescendance, et Dietrich jugeait ces êtres incapables d’affection.
— Nos atomes de chair rédigent pour nous un… un appétit d’obéissance pour nos anciens, dit Kratzer. Mais à l’instar d’un être affamé quoique prêt à jeûner, nous avons la capacité de tempérer notre appétit d’obéissance. L’un de nos proverbes dit ceci : « Obéissez aux ordres, jusqu’à ce que vous ayez la force de leur désobéir. » Et un autre dit ceci : « La seule limite de l’autorité, c’est la portée de celui qui en est investi. »
Il s’inclina devant Bergère, qui s’était réfugiée dans un coin de la pièce.
— Et bien des choses dépendent de l’homme qui donne les ordres, dit-elle.
Gschert demeura figé pendant un moment, puis quitta le presbytère d’un bond, claquant la porte derrière lui.
— Je comprends, dit Dietrich en allant la refermer.
— Vraiment ? fit Bergère. Je me le demande. L’homme peut-il jeûner en permanence, ou bien la faim le pousse-t-elle à des actes désespérés ?
Le lendemain, jour de la Sainte-Cunégonde, une bagarre éclata parmi les Krenken. Au grand étonnement des villageois et des gens d’armes, ils s’affrontèrent sur le pré et dans la grand-rue. Ils se frappaient du poing, du pied et du bras, s’infligeant moult plaies et bosses et produisant autant de vacarme que s’ils avaient usé de verges ou d’épées.
Les Hochwalders terrorisés se réfugièrent à l’église, à leur domicile ou au château, et le travail s’en ressentit. Dietrich se rendit sur le pré pour appeler à la trêve, mais les belligérants continuèrent de s’agiter autour de lui, tel un tourbillon contournant un rocher.
Bergère, poursuivie par quatre adversaires, gagna d’un bond le sommet de la colline de l’église. Il courut à ses trousses, pour trouver les quatre Krenken tapant sur la porte de toutes leurs forces, labourant les gravures de leurs bras rugueux. Sainte Catherine souffrait désormais d’une blessure qui ne devait rien à ses tortionnaires romains.
— Arrêtez, pour l’amour de Dieu ! cria-t-il en s’interposant pour protéger la précieuse effigie. Cet édifice est un sanctuaire !
Un coup terrible lui déchira le cuir chevelu et il vit apparaître des constellations de têtes d’épingle sur fond de nuit noire. Puis la porte s’ouvrit derrière lui et il chut sur les dalles du vestibule, cognant son crâne déjà bien endolori. Des mains le saisirent pour le tirer à l’intérieur. La porte se referma en claquant, étouffant les cris de la meute.
Combien de temps resta-t-il étourdi ? Il n’aurait su le dire. Puis il se redressa vivement et s’écria :
— Bergère !
— Elle est en sécurité, répondit Joachim.
Parcourant du regard l’église plongée dans la pénombre, Dietrich vit Gregor qui s’affairait à allumer des cierges afin d’éclairer Bergère et les nombreux villageois présents. Ceux-ci s’étaient réfugiés dans les ombres pour s’écarter de la Krenk. Joachim aida Dietrich à se relever.
— C’était bien dit, déclara le moine. « Arrêtez, pour l’amour de Dieu ! » Vous n’avez pas perdu de temps en dialectique.
On avait cessé de tambouriner à la porte et il alla ouvrir le judas pour jeter un coup d’œil au-dehors.
— Ils sont partis.
— Quelle folie les a saisis ? demanda Dietrich.
— Ils ont toujours été de méchante humeur, dit Gregor en allumant une chandelle fixée au mur. Aussi arrogants que des juifs ou des nobles. C’est la deuxième fois qu’ils s’en prennent à vous.
— Pardonnez-leur, Gregor. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Je me suis dressé entre leurs poings et leur cible. En temps ordinaire, ils ne nous prêtent aucune attention.
Le pouvoir estimatif de l’instinct, devina-t-il. Au plus profond des atomes de leur chair, les Krenken ne voyaient en eux ni des amis ni des ennemis.
Bergère était accroupie sur les dalles, les genoux au-dessus de la tête et les bras passés autour des jambes. Ses lèvres latérales émirent un cliquetis saccadé, un peu comme une femme se serait mise à fredonner.
— Ma dame, lui dit Dietrich, pourquoi cette émeute ?
— Vous le savez bien, répliqua la Krenk. C’est Robe-Brune et vous qui l’avez causée.
Joachim avait arraché un morceau de tissu à l’ourlet de sa robe pour panser le crâne de Dietrich, qui saignait abondamment.
— Nous, la cause de ceci ? fit-il.
— Jean a renversé l’ordre naturel des choses pour suivre votre superstition indigène.
— Jean a agi pour le bien commun, ma dame, protesta Dietrich, pour reprendre le fil de cuivre volé par Falkenstein. Il est dans la nature des hommes, et même de toute créature, de faire le bien.
— Il est dans « la nature de toute créature » de faire ce qu’on lui dit – ce que lui dit l’autorité, ou la nature elle-même. Voilà ce qu’est « le bien ». Mais Jean décide pour lui-même ce qu’est le bien, et ce n’est ni le devoir, ni les ordres de ses supérieurs. C’est contre nature ! Et certains disent qu’il obéit à des ordres – ceux de votre seigneur-du-ciel, « dont l’autorité est supérieure à celle de Herr Gschert ».