Un peu plus tôt, Dietrich avait ouvert l’un des livres de Manfred pour tromper son ennui, mais comme il ne se passionnait guère pour la fauconnerie, il ne cessait de vitupérer contre l’orthographe du copiste et la médiocrité des enluminures. Lorsqu’il entendit un bruit de bottes s’approchant, il reposa le volume et sortit du pavillon.
Les serviteurs avaient rallumé le feu et Max Schweitzer et ses hommes prenaient place autour de lui. Le sergent sursauta.
— Pasteur ! Qu’y a-t-il ? Mais vous êtes blessé !
Dietrich palpa son bandage.
— Il y a des combats au village. Où est Manfred ?
— Dans la tente du chirurgien. Des combats ? Étaient-ce les soldats de la tour de guet ? Nous pensions qu’ils avaient fui vers Breitnau.
— Non, ce sont les Krenken qui se battent entre eux… et Thierry refuse d’intervenir.
Max cracha dans les flammes.
— Thierry est chargé de la défense. Que Grosswald s’occupe de cela.
— Grosswald n’est pas le moins furieux des belligérants. Manfred doit prendre une décision.
Max eut un rictus.
— Cela ne va pas lui plaire. Andreas, je vous laisse le commandement. Venez, pasteur. Vous ne trouverez jamais le chirurgien dans ce dédale.
Il partit d’un bon pas et Dietrich dut courir pour le rattraper.
— Est-il grièvement blessé ?
— Il a reçu un coup qui lui a emporté la joue ainsi que plusieurs dents, mais je crois que le chirurgien pourra la recoudre. Sa joue, je veux dire.
Dietrich se signa et formula une prière muette pour le rétablissement du Herr. Au fil des ans, cet homme était devenu pour lui un prudent et étrange ami, aux goûts viscéraux et aux humeurs très spéciales, qui le portaient à la contemplation depuis le décès de son épouse, mais non dénué de profondeur. C’était l’une des rares personnes avec lesquelles Dietrich pouvait discuter d’autre chose que de banalités.
Mais il avait mal compris. C’était Eugen et non Manfred qui était sanglé à une chaise dans la tente du chirurgien. Un dentator lui extrayait ses dents brisées avec un pélican, un instrument récemment inventé par les Français. L’homme bandait ses muscles sous l’effort, Eugen étouffait ses cris de douleur. Le visage du junker était marbré d’un hématome noir. Son sang lui aspergeait le front, le nez et le menton, bariolait d’un rouge hideux les dents dénudées par sa plaie. On croyait entrevoir son crâne ricanant. Près de lui, un chirurgien maculé de sang consultait un livre bien fatigué en attendant d’opérer.
Manfred, qui se tenait près du blessé afin de le réconforter, aperçut Dietrich et, d’un signe, lui fit comprendre que leur conversation pouvait attendre. Le prêtre se mit à faire les cent pas sous la tente, pressé par l’urgence de sa mission.
Près de là se trouvait la table chirurgicale et, à côté d’elle, un panier contenant des éponges sèches. Dietrich voulut en attraper une pour l’examiner, mais le chirurgien l’en empêcha.
— Non, non, padre ! C’est très dangereux. (Il s’exprimait dans un patois tenant du français et de l’italien, trahissant ainsi ses origines savoyardes.) Ces éponges sont imbibées d’une infusion d’opium, d’écorce de mandragore et de racine de jusquiame, un poison qui peut se transmettre à vos doigts. Et ensuite… (Il fit mine de s’humecter l’index avant de tourner une page.) Vous voyez ? Très dangereux.
Dietrich s’écarta vivement des sinistres éponges.
— À quoi vous servent-elles ?
— Quand la douleur est si forte que je ne peux inciser sans danger, je mouille l’éponge pour en libérer son fumet et je la place sous le nez du patient – comme ceci – jusqu’à ce qu’il s’endorme. Mais… (Il agita le poing, pouce et auriculaire tendus.) S’il en respire trop, il ne se réveille plus, hein ? Cela dit, si ses blessures sont trop graves, cela ne peut qu’abréger ses souffrances, pas vrai ?
— Puis-je voir votre livre ? demanda Dietrich en désignant le volume que lisait le chirurgien.
— C’est la Glose des Quatre Maîtres. Elle décrit les meilleures pratiques des Anciens, les Sarrasins comme les chrétiens. C’est le Maître de Salerne qui l’a composée il y a bien longtemps – avant que les famigliœ siciliennes ne tuent tous les Angevins. Elle est directement copiée de l’œuvre du Maître, précisa-t-il fièrement, mais j’y ai fait quelques ajouts.
— Excellent, fit Dietrich en lui rendant l’ouvrage. On enseigne donc la chirurgie à Salerne ?
Le Savoyard s’esclaffa.
— Morbleu ! Guérir les blessures est un art et non une schola. Enfin, il existe à Bologne une école fondée par Hugues de Lucques. Mais la chirurgie exige des mains ingénieuses… (il agita les doigts) plutôt qu’un esprit agile.
— Ja, « chirurgie » vient d’un mot grec signifiant « travail manuel ».
— Oh-oh ! vous êtes donc un lettré…
— J’ai lu Galien, dit Dietrich, mais c’était il y a…
Le Savoyard cracha par terre.
— Galien ! Hugues de Lucques a pu disséquer des cadavres à Bologne et il a vu que Galien était un ignare. Galien ne disséquait que des cochons, et les hommes ne sont pas des cochons ! J’étais moi-même apprenti lors de la première dissection publique – oh ! c’était il y a trente ans, je crois – et, pendant que mon maître et moi, nous incisions le corps, un grand dottore décrivait aux écoliers ce qu’ils étaient en train de voir. Bah ! On n’a pas besoin de médecins pour savoir ce que l’on voit. Morbleu ! Mais vous êtes blessé à la tête ! Puis-je voir cela ? Ah ! la plaie est assez profonde, mais… L’avez-vous nettoyée avec du vin comme le conseillent Hugues de Lucques et Henri de Mondeville ? Non ? (Il appliqua sur la blessure un tissu imbibé de vin.) Quand il est tourné, c’est encore meilleur. Maintenant, il faut sécher la plaie et en rapprocher les bords comme le font les Lombards. La Natura va produire un fluide visqueux qui les collera sans qu’il soit besoin de les coudre. Ensuite, j’applique du chanvre dessus pour dissiper la chaleur…
Le dentator avait fini d’opérer et l’exubérant chirurgien lui succéda auprès d’Eugen pour s’occuper de sa joue. Épuisé, en nage, les mâchoires endolories, le junker le regarda brandir son couteau avec un certain soulagement. Les couteaux lui étaient compréhensibles. Le pélican ressemblait par trop à un instrument de torture.
— Il s’en sortira, dit Manfred une fois qu’il eut gagné son pavillon en compagnie de Dietrich. Et comme c’était moi que visait le coup qu’il a pris, cette balafre lui fera honneur. Le margrave lui-même l’a loué pour sa bravoure et lui a promis l’adoubement pour un proche avenir. Votre ami Jean a lui aussi fait preuve de bravoure, ce que je ne manquerai pas de porter à l’attention de Grosswald.
— C’est justement Grosswald qui m’amène ici. (Dietrich décrivit brièvement la situation au village.) L’une des factions soutient l’action de Jean, bien qu’il ait désobéi à son maître. « C’est pour nous sauver de l’alchimiste », disent ses partisans.
Assis sur sa chaise de camp, Manfred joignit les mains sous son menton.
— Je vois.
Il fit signe à son valet et prit une douceur sur le plateau qu’il lui tendait. Il en proposa une à Dietrich, qui refusa poliment.
— Et les partisans de Grosswald ?
— Ils accusent Jean d’avoir bouleversé l’ordre naturel, ce qu’ils abhorrent par-dessus tout. Je soupçonne l’existence d’autres factions. Bergère est fâchée contre Jean, mais elle est prête à renverser Grosswald avec l’aide de ses partisans, car elle le juge responsable du naufrage de ses pèlerins.