Выбрать главу

Manfred laissa échapper un grognement.

— Ils sont aussi alambiqués que des Italiens. Où en étaient les choses quand vous êtes parti ?

— Une fois qu’ils ont compris ce que signifiait la Paix de Dieu, nombre des Krenken de condition inférieure se sont réfugiés à Sainte-Catherine ou dans le Burg, à la grande frustration de leurs adversaires, qui ne tiennent pas à susciter votre courroux en violant ces sanctuaires.

— Eh bien, je n’aime pas que l’on bouscule l’ordre naturel des choses, vous le savez, mais Jean m’a rendu aujourd’hui un signalé service et mon honneur exige que je le récompense et non que je le châtie.

— De quel service s’agit-il, mein Herr ? Est-il de nature à amadouer Grosswald ?

— Grosswald est un homme à l’humeur incertaine. (Manfred sursauta, puis se fendit d’un sourire en coin.) Parler de lui comme d’un homme, voilà qui démontre que nous avons fini par nous accoutumer à ces créatures. Jean et ses Krenken ont sauté sur les remparts pendant que l’ennemi concentrait ses forces sur la brèche, ils ont tué les archers, puis ils ont pris le donjon d’assaut et se sont emparés de la salle du trésor !

— Mein Herr, fit Dietrich, soudain inquiet. Mein Herr, est-ce qu’ils ont été vus ?

— Par quelques-uns de nos soldats, sans doute – mais seulement de loin, car je leur avais enjoint de rester cachés dans la mesure où leur honneur n’en souffrirait point. Les archers ennemis les ont vus, naturellement, ainsi que l’officier en poste au mâchicoulis surplombant la porte. Ils ont tué ce dernier avant qu’il puisse verser son huile bouillante, ce qui nous a épargné bien des morts et des blessés. Les hommes de Falkenstein ont cru que son maître démoniaque était venu lui demander des comptes, de sorte que la panique déclenchée par leur apparition a tourné à notre avantage. Certaines histoires vont se répandre, mais nous ne pouvons rien y faire et, de toute façon, on dira que c’est Falkenstein qui a invoqué des démons.

— Que les légendes dont il usait pour terrifier autrui se retournent ainsi contre lui, voilà qui est assez poétique, commenta Dietrich.

Manfred gloussa et but une gorgée de vin dans un gobelet contenant de la résine censée adoucir le breuvage.

— Le Krenk chargé de la pâte à tonnerre – il s’appelait Gerd – s’est conduit avec vaillance. Il a profité de la nuit pour gagner le pied de la tour-porte et y appliquer sa pâte. Le matin venu, il l’a fait exploser au moment où Habsbourg laissait parler ses pots-de-fer, afin qu’on attribue les dégâts à leur action. Imaginez l’étonnement du capitaine du duc ! Gerd a accompli cette prouesse grâce à son parleur à distance. Par Notre-Dame, on aurait dit que la pâte obéissait à sa voix. Dietrich, je le jure sur mon épée, la frontière séparant les arts ingénieux des pouvoirs démoniaques est aussi fine qu’un cheveu ! Jean et ses camarades ont investi le donjon pour localiser l’argent des Habsbourg, tuant ou blessant tous ceux qui leur barraient le passage jusqu’à ce que dans l’escalier coule un fleuve de sang – quoique la plupart des défenseurs aient fui en les voyant.

Les Herrenvolk versaient souvent dans l’exagération en narrant les faits d’armes auxquels ils avaient participé. Si le corps humain pouvait perdre son sang en copieuse quantité, un simple calcul suffisait à démontrer que le terme de « fleuve » relevait de l’hyperbole, en particulier si « la plupart des défenseurs » avaient fui.

— Ont-ils retrouvé le cuivre ? demanda Dietrich.

— Jean a supposé avec raison que le plus fort de la résistance se trouverait à proximité de la salle du trésor, et c’est donc là qu’il a porté le fer. Mais… (Manfred rejeta la tête en arrière pour rire aux éclats.) Si raisonneur soit-il, c’est par hasard qu’il a retrouvé votre précieux fil. Falkenstein avait coutume de chauffer les quartiers de son épouse – avec un four de carreau, imaginez un peu ! –, ce qui n’a pas manqué d’attirer l’attention de nos Krenken. Et c’est là qu’ils ont trouvé le fil de cuivre. Falkenstein l’avait offert à sa femme, pour qu’elle se fabrique un bijou, je présume. Je me demande quelle conclusion les philosophes de votre espèce tireraient d’une telle coïncidence. Que la raison a ses limites, peut-être.

— Ou que Dieu souhaitait que Jean retrouve ce fil.

Dietrich ferma les yeux et récita pour lui-même une brève prière d’action de grâces, soulagé d’apprendre que les Krenken pourraient reprendre la réfection de leur navire.

— Mais ce n’est pas fini, reprit Manfred. Dame Falkenstein avait son propre garde du corps et, lorsque les Krenken se sont introduits dans sa chambre, cet homme a occis Gerd d’un seul coup d’épée. Et qu’a donc fait notre petit caporal ? Il a enjambé son camarade et affronté l’homme d’armes pendant que les autres Krenken évacuaient le corps ! Il a commencé par parer les coups d’épée avec un fauteuil, puis il a saisi son petit pot-de-fer et sa balle a frappé le casque de son adversaire, le plongeant dans l’inconscience. Quel valeureux guerrier ! Et ensuite, il a fait le signe de croix et s’est retiré.

— Il a épargné son ennemi ? s’étonna Dietrich, qui savait à quoi s’en tenir sur le caractère des Krenken.

— Un geste plein de noblesse. Pendant tout ce temps-là, Dame Falkenstein poussait des cris d’orfraie, terrorisée par les démons qui avaient envahi sa chambre. Mais elle affirme à présent que son garde du corps a fait preuve d’une telle vaillance que lesdits démons eux-mêmes ont reculé devant lui.

— Ach. Ainsi naissent les légendes.

Manfred inclina la tête.

— Quelle plus belle histoire que celle de deux ennemis faisant preuve en s’affrontant d’un courage héroïque ? Certes, il semble que l’homme se soit souillé en découvrant Jean ; mais il aurait pu fuir et il n’en a rien fait. Il racontera à ses petits-enfants qu’il a croisé le fer avec un démon et qu’il a survécu – si le duc ne le condamne pas à la pendaison, bien entendu. Mais le duc a récupéré son argent – il est déjà en route pour Vienne, confié aux bons soins de ses convoyeurs juifs et d’une bonne escorte. Les autres prisonniers ont été libérés, eux aussi.

— Que Dieu en soit loué. Mein Herr, voulez-vous bien convoquer Jean pour l’avertir que son seigneur est en colère ?

— Il est trop tard, j’en ai peur. Après avoir récupéré l’argent du duc, j’ai autorisé Jean à partir afin d’inhumer son camarade dans les cryptes krenken.

Dietrich se leva d’un bond.

— Hein ? Nous devons repartir au plus vite, avant qu’il ne soit trop tard.

Manfred fit la moue.

— Rasseyez-vous, pasteur. Seul un fou prendrait cette route à la nuit tombée. Quelles que fussent les intentions de Grosswald, il les a déjà mises en œuvre. Toutefois, s’il s’en est pris à Jean, mon honneur exigera que je le mette à l’amende !

Dietrich doutait que Manfred eût le pouvoir de châtier Grosswald si celui-ci s’y opposait. Les Krenken redoutaient le froid hivernal, mais leur arrogance allait s’affirmer à nouveau avec les premières chaleurs, leurs serments disparaître avec les dernières congères.

Dietrich ne dormait pas très bien. Il ne s’attendait pas à voir durer la trêve instaurée entre les factions krenken, car les mœurs de ceux-ci étaient régies par la soumission et non l’équilibre. Leur « Toile » n’était pas tissée de serments et d’obligations mutuelles, mais d’autorité et d’obéissance, et elle découlait du pouvoir estimatif de leurs appétits plutôt que de la puissance cognitive de leur volonté.