Dieu œuvre toujours dans un but bien précis. Mais pourquoi avait-Il organisé la rencontre d’un prêtre reclus doublé d’un lettré et d’une étrange créature instruisant des têtes parlantes ?
Dietrich quitta le poste de pilotage et sortit du navire pour aller respirer un peu d’air frais. L’écho d’un cri lointain résonna parmi les arbres environnants et il pensa tout d’abord à un faucon. Mais ce bruit était trop prolongé, trop insistant, et il l’identifia soudain : le geignement d’un cheval terrifié.
Il fit demi-tour et dévala l’escalier, manquant se prendre les pieds dans sa soutane.
— Voilà Gschert ! s’écria-t-il.
Mais les quatre Krenken ne daignèrent même pas se retourner et il comprit qu’une voix humaine n’était pour eux qu’un bruit ordinaire, tout comme leurs stridulations l’étaient à ses oreilles. Il agrippa Jean par le bras.
Le Krenk le repoussa par réflexe. Puis il se tourna vers lui, et Dietrich pointa l’index vers l’escalier et prononça le nom de Gschert, espérant que l’autre l’avait suffisamment entendu pour le reconnaître sans l’aide d’une traduction.
Cela dut être efficace, car Jean se figea un instant puis adressa à ses camarades une série de craquètements précipités. Friedrich et Mechtilde posèrent leurs outils et foncèrent vers l’escalier tout en saisissant les pots-de-fer glissés dans leur bourse. Gottfried leva les yeux de sa baguette magique et, après avoir écarté d’un geste les vapeurs qui montaient vers lui, fit à Jean un signe du bras. Jean laissa passer quelques instants puis rejeta la tête en arrière et courut vers l’escalier à son tour.
Dietrich se retrouva seul avec Gottfried, son premier converti – à moins qu’on ne comptât l’alchimiste, qui semblait avoir fait siens les mots de la Consécration. Le Krenk continua de fixer des fils de cuivre aux minuscules postes à l’aide de son métal à solidare, mais Dietrich comprit qu’il se savait observé. Posant sa baguette magique sur un petit coussin apparemment tissé de fibres métalliques, il détacha une petite boîte du « circuit » en s’aidant d’un outil idoine. Puis il la lança à Dietrich, qui ne put faire autrement que de l’attraper au vol, et la remplaça par un objet plus volumineux qui semblait fait de bric et de broc. En examinant la boîte qu’il tenait dans ses mains, Dietrich vit que ce n’étaient pas des fils de cuivre qui en pendaient mais des fibres aussi fines que des cheveux et parcourues par des flots de lumière.
Gottfried fit claquer ses mandibules puis désigna l’appareil que tenait Dietrich, et ensuite l’objet mal dégrossi par quoi il l’avait remplacé. Il ouvrit les bras en un geste très humain et secoua la tête à plusieurs reprises, ce dont Dietrich déduisit qu’il ne pensait pas que l’elektronikos circulerait dans les fils de cuivre aussi aisément que… la lumière ?… avait circulé dans ces fibres si fines.
Ayant ainsi exprimé ses doutes, Gottfried fit un signe de croix et se pencha à nouveau sur sa tâche, congédiant Dietrich d’un geste du bras.
Dietrich trouva Jean au-dehors, accroupi avec ses deux camarades derrière des barils métalliques. Jean l’agrippa par sa soutane et l’attira près de lui, le forçant à s’agenouiller dans une gadoue qui lui glaça les jambes. Il vit que les Krenken frissonnaient, bien que la fraîcheur fut toute relative à ses propres sens. Il se défit de sa cape et en drapa les épaules de Jean.
Celui-ci pencha la tête pour le regarder droit dans les yeux. Puis il tendit la cape au Krenk accroupi près de lui. Celui-ci – ou celle-ci, car il devait s’agir de Mechtilde, songea Dietrich – l’accepta et s’emmitoufla dedans, la refermant sur sa gorge. Le troisième Krenk se tenait à moitié debout pour scruter les alentours par-dessus les barils. Là où un homme aurait tourné la tête dans tous les sens, il conservait une immobilité de gargouille. Sans doute afin de mieux percevoir les mouvements au sein de la forêt, supposa Dietrich. De temps à autre, la créature posait un doigt distrait sur son cou.
Le cheval avait cessé de geindre, et Dietrich en déduisit qu’il s’était enfui – à moins que Gschert ne l’ait tué. Comme il tendait le cou pour fouiller les arbres du regard, il entendit un bourdon voler tout près de lui et, l’instant d’après, un craquement résonna à la lisière de la forêt, suivi par le bruit d’une pierre heurtant le navire. Jean l’obligea de nouveau à se baisser, approcha son visage du sien et fit cliqueter ses mandibules. Son propos était des plus clairs : ne bougez plus ! Dietrich se tourna vers Friedrich et remarqua que son antenne gauche s’inclinait pour désigner un point bien précis dans la forêt. Jean croisa ses antennes et, lentement, très lentement, orienta son pot-de-fer pour tirer en direction de l’ennemi.
Puis il émit une série de cliquetis avec ses lèvres latérales, et on lui répondit sur le même ton depuis la forêt. Sortant le harnais crânien de sa bourse, Dietrich l’agita devant Jean avant de s’en coiffer.
— Je lui ai dit que ses projectiles allaient endommager notre unique moyen de transport, annonça Jean après avoir coiffé son propre harnais. Mais il se soucie davantage de ma désobéissance que de notre départ. Lorsqu’un homme ne peut plus rien accomplir, il ne lui reste que l’orgueil.
Comme il ne pouvait plus s’exprimer sur son canal privé, Jean avait prononcé ces mots sur le canal public, sans plus chercher à passer inaperçu. Gschert répliqua aussitôt :
— Je vous commande d’obéir, hérétique. Votre rôle est de servir.
— En vérité, je suis né pour servir. Mais c’est tous les voyageurs que je sers et non vous seul. Vous craignez tellement de risquer l’un de nous que vous êtes prêt à nous perdre tous. Si vous commandez ici, vous nous commandez de mourir. Vous étiez la main gauche de notre capitaine, mais, privée de tête, la main ne sait quoi saisir.
En guise de réponse, il eut droit à une nouvelle balle. Celle-ci produisit au moment de l’impact un bruit évoquant celui d’un pied s’enfonçant dans la boue. Dietrich jeta un œil par-dessus son épaule et poussa un hoquet, car le navire krenk était illuminé d’un éclat intérieur et il distinguait les arbres poussant derrière lui ! Il se signa précipitamment. Un objet inanimé peut-il avoir un spectre ? Le navire parut rapetisser sous ses yeux, comme s’il s’éloignait.
Jean et ses camarades avaient vu ce qui se passait. Friedrich et Mechtilde échangèrent une série de bourdonnements et Jean murmura comme pour lui-même :
— Faites attention, Gottfried… Gardez-le d’aplomb.
Puis il lança à Gschert :
— Où est notre pilote ? Il devrait être là pour prendre le timon !
— Votre hérésie a rompu la Toile. Zachary n’a pas voulu venir. Confieriez-vous votre vie à un tel assemblage ? Même s’il tombe dans l’Autre Monde, pourra-t-il en remonter ?
— Au moins aurons-nous le choix entre plusieurs morts plutôt que de nous contenter du moindre choix.
La terreur s’empara de Dietrich comme ses cheveux et ses poils se hérissaient. Soudain, le navire krenk retrouva sa taille et sa netteté, et une onde d’elektronik déferla sur la clairière, faisant apparaître des feux Saint-Elme à l’extrémité des poteaux et autres objets métalliques.
Les yeux de Jean semblèrent perdre leur éclat jaune.
— Ah ! Gottfried, murmura-t-il.
Le dénommé Friedrich se tourna vers lui, le pot-de-fer levé. Il émit un cliquetis. Dietrich n’entendit que la réponse :