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À la gorge. Dietrich comprit soudain que Jean ne chercherait pas à échapper aux mâchoires de Gschert.

— Non ! hurla-t-il.

— Nous en sommes donc arrivés là ? demanda Gschert.

Et Jean lui répondit :

— Comme Arnaud l’avait toujours su. Galates 5.15.

— Finissons-en avec vos superstitions vides de pensée !

Mais avant que Gschert ait pu se ruer sur Jean, qui ne comptait lui opposer aucune résistance, Dietrich entendit retentir une corne dont le son était plus clair que tous les échos du monde.

— C’est tout simple, dit Herr Manfred tandis que Max et ses soldats escortaient des Krenken à présent dociles sur la route d’Oberhochwald. Avant même que je sois arrivé au village, les paysans travaillant aux champs m’ont dit qu’ils vous avaient vu chevaucher à bride abattu en direction de Grosswald, et que les Krenken vous avaient suivi peu après. J’ai ordonné à mes hommes de vous rejoindre au plus vite. Bien entendu, nous avons dû laisser nos chevaux derrière la crête, mais nous n’étions que légèrement vêtus pour faire le voyage, de sorte que nous avons pu poursuivre à pied sans difficulté. J’ai entendu une partie des échanges sur le canal public. Quelle était donc la cause de tout cela ?

Dietrich se retourna vers la clairière où régnait un désordre poignant.

— Les Krenken ont faim d’obéissance, dit-il, et Gschert leur a servi une bouillie avariée.

Manfred se mit à rire aux éclats.

— Si cette faim les pousse à rechercher un nouveau chef, dit le seigneur d’Oberhochwald, je suis prêt à leur servir une bouillie de mon cru !

Et c’est ainsi qu’un peu plus tard, dans la grande salle du château, Jean et Gottfried joignirent leurs mains, que Manfred enveloppa ensuite dans la sienne, et, renonçant au serment qui les liait au baron de Grosswald, acceptèrent Manfred pour suzerain. En récompense de la vaillance dont il avait fait preuve lors de la bataille de Falkenstein, Manfred passa à la main droite de Jean une bague ornée d’un rubis. Gschert, s’il n’était pas satisfait de cet arrangement, convint cependant qu’il réglait le problème de la désobéissance, argument de nicodème s’il en fut.

Bergère autorisa en outre deux de ses pèlerins à recevoir le baptême et à s’établir dans la seigneurie.

— Ceux qui s’attardent dans une terre étrangère adoptent parfois ses rudes coutumes. Nous avons un dicton pour cela, que vous rendriez par « marcher dans les pas des indigènes ». Ils pensent en agissant ainsi se défaire de leurs soucis. Ils le regretteront plus tard, mais puisse venir pour eux le temps des regrets. Vous êtes ingénieux, prêtre, et avez soulagé d’un fardeau Jean et ses hérétiques ; mais laissez-moi porter les miens. (Le chef des pèlerins fixa Herr Gschert qui se trouvait à l’autre bout de la salle.) Et Jean ne s’est pas libéré de tous ses fardeaux, je crois bien. Votre Herr Manfred ne compte pas nous laisser partir, et c’est ce que Jean souhaite plus que tout.

— Vous ne le souhaitez pas vous-même ?

— Il est vain de vouloir l’impossible.

— Cela s’appelle l’espoir, ma dame. Lorsque Gottfried réparait le « circuit », il m’a laissé entendre que le résultat n’était pas à la hauteur du modèle conçu à l’origine par vos artisans. Mais il n’en a pas moins œuvré avec ardeur, et je n’ai pu m’empêcher de l’admirer pour cela. Un idiot est capable d’espoir quand le succès est en vue. Il faut une authentique force d’âme pour espérer quand il n’y a plus d’espoir.

— Cela est vide de pensée !

— Si l’on persiste dans ses efforts, Dieu peut choisir de les couronner de succès, et jamais le désespoir ne parviendra à semblable résultat. Si vous aviez renversé le baron Grosswald, ma dame, qu’auriez-vous fait ensuite ?

Le chef des pèlerins eut un sourire à la mode krenk, que Dietrich trouvait toujours un peu moqueur.

— J’aurais ordonné à Jean de faire ce qu’il a fait.

— Et pourtant, vous lui reprochez de l’avoir fait !

— Sans qu’on lui en ait donné l’ordre ? Oui.

Dietrich se plaça face à dame Bergère pour la regarder dans les yeux.

— C’est vous qui avez envoyé Gschert dans la forêt de Grosswald.

— Dans mon pays, répondit la dame, il existe un jeu consistant à déplacer des pierres sur une grille. Certaines ne sont pas censées bouger et nous les appelons… Des « ruches », dit le Heinzelmännchen, mais je préfère parler de « châteaux ». Des « guerriers » en sortent pour manœuvrer conformément à certaines règles. C’est un jeu qui se joue à trois joueurs.

Dietrich comprit.

— Et c’est à celui-là que vous jouez en ce moment, n’est-ce pas ?

Dame Bergère referma ses lèvres latérales avec une délicatesse calculée.

— On occupe son temps comme on le peut. Les complexités de ce jeu m’aident à oublier. « Comme nous mourons, nous rions et bondissons. »

— Na, fit Dietrich, Jean a cessé de jouer à présent. Il est devenu le vassal de Manfred.

La Krenk éclata de rire.

— Il existe une variante qui se joue à quatre.

XVI

Mars 1349

Carême

Avec le mois de mars était venue la nouvelle année. Serfs et vilains taillaient les vignes et remplaçaient sur les clôtures les poteaux endommagés par la neige. Depuis que Herr Manfred avait imposé sa trêve, les humeurs s’étaient adoucies et nombre de Krenken avaient regagné les maisons de leurs hôtes villageois. Jean, Gottfried et quelques autres campaient près du navire naufragé. Le temps se réchauffait, et Zimmerman et ses neveux leur avaient édifié un appentis chauffé par un poêle de masse. Cela leur permettait de consacrer davantage de temps à leurs réparations tout en leur évitant de croiser leurs ennemis de naguère. Gerlach Jaeger, qui traquait le loup jusque dans les profondeurs de la forêt, raconta que, le soir venu, il les voyait parfois tentant d’exécuter « de concert » leur étrange danse bondissante.

— Ils ne sont pas très doués, précisa le chasseur. Ils oublient de s’accorder et chacun fait ce qu’il lui plaît de faire.

Dietrich se rendait souvent au camp, et Jean et lui déambulaient dans les sentiers à présent bien visibles tout en devisant de philosophie naturelle. Les arbres commençaient à reverdir, on voyait même quelques fleurs s’épanouir pour le plus grand plaisir des abeilles. Jean portait un gilet en peau de mouton et des chausses de cuir, ses vêtements krenken étant réduits en lambeaux depuis belle lurette.

Bien que les Français fissent commencer l’année religieuse à Noël, expliqua Dietrich, les Allemands considéraient que l’Incarnation en marquait le début. L’année civile, bien entendu, commençait le 1er janvier. Jean ne parvenait pas à comprendre une telle incohérence.

— Sur Krenkheim, dit-il, non seulement nous avons une année standard, mais aussi une heure standard, et ainsi de suite jusqu’au deux cent millième de la journée.

— Kratzer dit que votre heure comprend une grosse de minutes et votre minute une grosse de clins d’œil. Quelle tâche peut donc être accomplie si vite qu’il suffise d’un « clin d’œil » pour en estimer la durée ?

— Ce terme de « clin d’œil » est le vôtre. Il ne « signifie » rien pour nous.

Un homme pouvait-il lire de l’humour dans ces globes aux facettes dorées ? un rire sur ces lèvres cornues ? Dietrich entendit un pivert marteler une branche. Jean lança un claquement dans sa direction, comme pour lui répondre, puis s’esclaffa.