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— Ces intervalles de temps nous sont utiles pour mesurer les propriétés de la « mer elektronik » dont les… marées… montent et descendent nombre de fois en un clin d’œil.

— Ach so, fit Dietrich, les ondes qui ne coulent dans aucun milieu. Que représente pour vous ce clin d’œil ?

— Je dois consulter le Heinzelmännchen.

Tous deux marchèrent en silence pendant que gazouillaient geais des chênes et pouillots siffleurs. Dietrich s’arrêta devant un parterre de gaillets odorants poussant au bord du sentier. Il cueillit l’une des petites fleurs rose pâle et l’approcha de ses lunettes. Ses racines produisaient une excellente teinture rouge et ses fleurs séchées une infusion fort appréciée de Theresia. Celle-ci refusait toujours de mettre les pieds à Grosswald tant que les Krenken y séjourneraient. Raison de plus pour que Dietrich cueille quelques spécimens et les range dans sa bourse.

— Un clin d’œil, annonça Jean, correspond à deux mille sept cent quatre myriades de vaguelettes de la lumière invisible émise par… certaine substance qui vous est inconnue.

Dietrich fixa le Krenk durant un long moment, puis partit d’un rire tonitruant devant l’absurdité de sa réponse.

Comme ils retournaient vers le camp, Jean demanda des nouvelles de Kratzer. Dietrich entreprit de lui résumer les nombreuses séances de disputatio durant lesquelles tous deux discutaient de philosophie naturelle, mais Jean l’interrompit.

— Pourquoi ne vient-il pas à notre camp ?

Dietrich le fixa quelques instants.

— Peut-être le fera-t-il bientôt. Il se dit affaibli en ce moment.

Jean se figea soudain et Dietrich, pensant qu’il avait repéré quelque chose dans la forêt, fit halte et tendit l’oreille.

— Qu’y a-t-il ?

— Nous observons le carême avec trop de rigueur, je le crains.

— Le carême est une période exigeante, répondit Dietrich. Nous sommes dans l’attente de la résurrection du Seigneur. Mais Kratzer n’a pas reçu le baptême ; pourquoi jeûne-t-il ?

— Par camaraderie. Nous en tirons du réconfort.

Jean ne précisa pas sa pensée et leur promenade s’acheva dans le silence.

Une Krenk nommée Ilse vint parler à Dietrich à son retour au camp.

— Est-il vrai, pasteur, que ceux qui jurent fidélité à votre seigneur-du-ciel revivront un jour ?

— Doch, fit Dietrich. Leur esprit vivra éternellement dans la communion des saints et sera réuni à leur corps quand viendront les Temps derniers.

— Et puisque votre seigneur-du-ciel est un être d’energia, il peut retrouver l’energia de mon Gerd et la replacer dans son corps ?

— Ach. Gerd. Étiez-vous son épouse ?

— Pas encore, mais nous parlions de trouver un « sans équivalent » à notre retour. Il faisait partie de l’équipage et moi des pèlerins, mais il me semblait tellement… tellement autoritaire… dans sa livrée, et tellement bien bâti. C’est pour me sauver – pour me dissuader de boire le bouillon de l’alchimiste – qu’il s’est opposé à Herr Gschert et a rejoint les hérétiques. Si votre seigneur-du-ciel doit nous réunir dans une autre vie, je suis prête moi aussi à lui jurer fidélité.

Dietrich s’abstint de souligner que Gerd était mort sans avoir reçu le baptême. Il ignorait quelle doctrine appliquer dans un tel cas. La loi de l’amour stipulait que nul homme ne pouvait être châtié pour ne point entretenir des croyances qui ne lui avaient jamais été prêchées, mais il n’en était pas moins vrai que seul le Christ ouvrait les portes des Cieux. Peut-être que Gerd se retrouverait dans les limbes, le séjour de félicité des justes païens. Même si Ilse acceptait le Christ, ils ne seraient hélas jamais réunis. La question était épineuse, mais il lui promit de la catéchiser, ainsi que deux autres Krenken qui lui firent la même demande.

Il était ravi de leur intérêt et curieux de savoir ce qu’était le « bouillon de l’alchimiste ».

Adouber un junker entraînait des dépenses élevées, car l’honneur du chevalier exigeait des célébrations à la hauteur de l’événement : des festivités, un banquet, des présents, un concours de ménestrels et, bien entendu, des joutes. En règle générale, les seigneurs s’arrangeaient pour célébrer plusieurs adoubements en même temps afin de partager les coûts. Lorsque Manfred annonça celui d’Eugen, Thierry déclara dans la foulée qu’Imein serait fait chevalier le même jour.

Les Zimmerman édifièrent dans le pré des gradins depuis lesquels le peuple assisterait aux concours, et le bruit des marteaux et des scies étouffa les quelques grommellements. Mais un serf nommé Carolus fut si fâché de se voir imposer des travaux supplémentaires qu’il s’enfuit de la seigneurie. Sa propriété échut donc à Manfred, qui la confia à Jean et à Gottfried.

— Il s’agit d’une terre servile, dit Dietrich aux nouveaux métayers, donc vous devez service à Manfred bien que vous ne soyez pas serfs vous-mêmes.

Il leur suggéra d’engager Volkmar Bauer pour cultiver leurs terres, en échange de la moitié des produits de la moisson. Comme de bien entendu, Volkmar se plaignit d’être déjà surchargé de travail, tant à cause des terres seigneuriales que des siennes propres ; mais c’était un homme prévoyant dont les héritiers auraient sans doute besoin de longueurs d’arpent supplémentaires. On procéda donc aux arrangements nécessaires, par lesquels divers sillons furent répartis entre diverses parties intéressées, le prévôt attestant la légalité de la transaction, qui fut consignée dans le Weistümer. Si le bailli ne se prit pas pour autant d’affection pour les Krenken, au moins son hostilité devint-elle plus discrète.

La veille de l’adoubement, qui devait se tenir le troisième dimanche de carême, les deux junkers jeûnèrent de l’aube au crépuscule. Puis, à la tombée du soir, ils revêtirent une robe en laine anglaise du blanc le plus pur, et ils passèrent la nuit en prière dans la chapelle. La blessure d’Eugen était en voie de guérison, comme l’avait promis le Savoyard, mais il en garderait une longue balafre qui donnait à son sourire un cachet un peu sinistre. Imein, qui s’était bien comporté au combat sans toutefois avoir été blessé, considérait cette marque de courage avec une certaine envie.

— Je regrette que les festivités soient si modestes, confessa Manfred ce soir-là alors qu’il inspectait les gradins en compagnie de Dietrich. Eugen mérite mieux, mais nous devons tenir secrète la présence de nos vassaux krenken. Einhardt sera sans doute vexé de ce que je ne l’aie pas invité à rompre la lance contre nous.

Einhardt était le chevalier impérial demeurant près de Hirschsprung.

— Le vieux bonhomme a sûrement entendu des rumeurs, mais il est trop courtois pour céder à la curiosité, commenta Dietrich.

— Voilà qui est bon. Mes filles détestent le baigner tellement il empeste. Il n’utilise que rarement le savon, bien qu’il ait appris à s’en servir étant enfant. « Futilités françaises ! » dit-il. S’il triomphe sur le champ de bataille, c’est sans doute parce que sa puanteur fait fuir l’ennemi.

Manfred rejeta la tête en arrière et éclata de rire.

— Mein Herr, il faudrait que vous cessiez d’exposer votre cou comme vous le faites… Chez les Krenken, c’est un signe de soumission – une invite qu’on adresse à son supérieur, qui peut vous mordre la gorge jusqu’au sang.