Manfred arqua les sourcils.
— Vraiment ! Et moi qui croyais qu’ils riaient.
— Chacun de nous voit seulement ce que son expérience lui a enseigné. Vous n’avez pas puni Grosswald pour trouble à l’ordre public. La tolérance est à nos yeux une vertu ; mais, pour eux, c’est un signe de faiblesse.
— Ah.
Manfred fit quelques pas, les mains derrière le dos. Puis il s’arrêta et pencha la tête sur le côté.
— Le geste de Jean à Falkenstein, quand il a épargné son ennemi… Était-ce aussi un signe de faiblesse ?
— Je l’ignore, mein Herr ; mais leurs us ne sont pas les nôtres.
— S’ils veulent rester dans ma seigneurie, ils vont devoir les apprendre.
— S’ils y restent, en effet. C’est parce qu’il était au désespoir de revoir sa patrie que Jean a choisi la désobéissance.
Manfred le considéra d’un air pensif.
— Mais pourquoi un tel désespoir ? Un homme peut certes se languir de sa terre, de sa famille, de ses amours… ou de son épouse, mais une telle langueur finit par se dissiper. Le plus souvent.
Le matin venu, les junkers sortirent de la chapelle et se baignèrent pour symboliser leur purification, après quoi ils se vêtirent de linge de corps en lin, d’une tunique à brocarts d’or, de bas de soie et de bottes ouvragées. On leur passa une cape écarlate sur les épaules, et les fidèles poussèrent des cris admiratifs lorsqu’ils entrèrent à nouveau dans la chapelle. Les Krenken capturèrent de nombreuses images avec leur fotografia.
Le chapelain célébra la messe tandis que Dietrich et frère Joachim chantaient en chœur Media vita in morte sumus. C’était un choix des plus appropriés, car si ces vers rappelaient aux jeunes gens que la mort serait toujours à leurs côtés dans leur nouvelle vie, la tonalité du quatrième mode apaisait la bile colérique qu’un guerrier devait veiller à réfréner.
Après la messe vint la cérémonie proprement dite. Eugen et Imein posèrent leurs épées sur l’autel et firent serment de servir Dieu. Durant son homélie, le pasteur Rudolf leur conseilla de s’inspirer des chevaliers d’antan.
— En ces temps dégénérés, les chevaliers se retournent contre les serviteurs du Seigneur et saccagent le patrimoine de la Croix, dépouillent les « pauvres du Christ », oppriment les malheureux et tirent jouissance de la souffrance d’autrui. Ils déshonorent leur vocation et, plutôt que d’accomplir leur devoir de soldat, s’adonnent sans vergogne au pillage et à la luxure. Vous devez chaque jour faire preuve d’honneur, de loyauté et de générosité, être soucieux de justice et surtout d’équilibre – évitez tous les excès. Honorez les prêtres, protégez les pauvres et châtiez les criminels, comme il en allait jadis.
Dietrich se demanda si les chevaliers d’antan étaient aussi purs et irréprochables que le prétendait leur souvenir. Peut-être que Roland, Ruodlieb et Arthur n’étaient en fait ni pires ni meilleurs que Manfred… ou von Falkenstein. Mais n’était-il pas souhaitable de tendre vers un idéal, si peu respecté fût-il, de s’inspirer du Roland idéal plutôt que de l’homme faillible qu’il était sans doute ?
Le père Rudolf bénit les deux épées. Puis Manfred revêtit Eugen d’une cotte de mailles, de jambières de fer, d’un casque pourvu d’une visière et d’un écu frappé de ses armoiries : une rose blanche barrée d’un chardon. Une fois que Thierry eut fait de même avec Imein et que les deux jeunes hommes se furent agenouillés devant l’autel, Manfred prit en main l’épée de chacun d’eux et les adouba tour à tour. Jadis, le rituel consistait en un simple soufflet, mais l’Allemagne s’était laissé séduire par sa version française.
Suivit le banquet dans la grande salle. Devant le château, un bœuf entier rôtissait à la broche et les serfs allaient et venaient sans répit, porteurs de plateaux de cuissots et de saucisses. On dégustait des choux farcis, des tourtes de grive, des œufs à la bette, du jambon braisé à la sauce au vinaigre, des betteraves et des carottes accommodées au raisin. Crèmes et sorbets étaient également relevés avec du vinaigre. Jongleurs, mimes et chanteurs distrayaient les convives. Peter interpréta un passage de l’Erec de Hartmann von Aue, où les chevaliers furibonds châtient un comte qui a battu sa jeune épouse. Dietrich se demanda si c’était Manfred qui avait dicté ce choix, pensant au prochain mariage de sa fille.
Les joutes se déroulèrent durant l’après-midi. Les concurrents et leurs dames défilèrent dans le pré afin que les spectateurs puissent admirer leurs atours colorés. Eugen, qui était aimé des villageois, fut particulièrement applaudi. Iwein eut droit à des lazzis bon enfant lorsqu’il se prépara à l’affronter.
Dietrich s’était assis à côté de Max et de Jean, suffisamment loin des chevaux pour que l’odeur du Krenk ne les trouble point.
— À Paris, nous nous affrontions parfois dans des joutes de ce genre, dit-il.
— Hein ? fit Max. Vous ? Une lance à la main ?
— Non, je veux parler de la joute dialectique, autrement dit obligatio. Deux écoliers y jouaient les rôles de l’opponens et du respondens. Le premier devait mener le débat afin de mettre le second en contradiction. Le second était censé éviter les pièges que lui tendait le premier. Cela nous aidait à acquérir un esprit vif.
Max laissa échapper un grognement.
— Rien à voir avec ces fastes-ci ! dit-il en embrassant la scène d’un geste.
— Des fastes que l’Église désapprouve, rétorqua Dietrich.
Jean fit claquer ses mandibules.
— Rien d’étonnant à cela. Risquer sa vie pour rien !
— Ce n’est pas le plus grave. L’Église y voit surtout des démonstrations d’orgueil et de vanité.
— Quand vos biens et votre vie dépendent des talents que doivent maîtriser les chevaliers, on peut leur rendre grâce de leur orgueil et de leur vanité, dit Max.
Kunigund, désignée comme reine de beauté du tournoi, lâcha son mouchoir et les deux chevaliers talonnèrent leurs montures et abaissèrent leurs lances. Imein para habilement celle d’Eugen en manœuvrant son bouclier et le frappa en plein torse avec la sienne. Le jeune homme s’envola de sa selle et resta étendu à terre jusqu’à ce qu’on vienne l’évacuer. Kunigund se leva d’un bond pour le rejoindre, mais Manfred la retint d’une main sur l’épaule.
— Bwa ! fit Jean. Voilà un jeu qui nous plairait, à nous autres Krenken, si les adversaires ne retenaient pas leurs coups comme ils le font.
— Les temps changent, commenta Max. Jadis, les spectateurs lançaient des vivats et applaudissaient les plus jolis coups. Iwein s’est fort bien servi de son bouclier durant la passe d’armes. Mais aujourd’hui, on les entend surtout crier : « Pas de pitié ! » (Max joignit le geste à la parole lorsqu’il ajouta :) « Crève-lui les yeux ! Tranche-lui le pied ! »
— Je n’ai rien entendu de tel, dit Jean en désignant les gradins.
Max se pencha comme Thierry et Ranaulf entraient en lice.
— Non, pas ici. Ici, on n’a pas oublié la chevalerie.
Ce soir-là, Dietrich s’aventura dans la forêt de Kleinwald derrière la colline de l’église, en quête de racines et de simples, la lune comme son humeur étant propices à cette activité. Quelques fleurs obéissaient déjà à l’appel du printemps, mais les boutons-d’or ne s’épanouiraient pas avant plusieurs mois. Il conservait certaines herbes telles quelles, en débitant d’autres pour confectionner une pâte. D’autres encore étaient pulvérisées après séchage, puis mises en sachets pour faire des infusions. Il comptait offrir tous ces remèdes à Theresia. Elle ne manquerait pas d’être ravie par son initiative, elle l’inviterait dans son cottage et ils reprendraient le cours de leur vie de naguère.