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Dietrich prépara ses baumes et ses onguents dans l’annexe, où Joachim s’affairait à cuisiner tandis que Kratzer se réchauffait devant le feu. Le Krenk interrogea le prêtre sur chacun de ses spécimens, lui demandant d’en détailler les attributs, et Dietrich différencia pour son bénéfice les purgatifs des fébrifuges. Le philosophe krenk attrapa une racine qui attendait d’être lavée.

— Notre alchimiste se souciait trop de l’avenir, mais aussi trop peu, déclara-t-il. Il n’a jamais contrôlé ces substances, se contentant d’examiner les vivres que vous nous apportiez. Peut-être que notre salut réside dans l’une d’elles.

— Votre salut réside dans le Pain et le Vin, répliqua Dietrich.

— Ja, fit Kratzer sans cesser d’examiner la racine. Mais le pain issu de quel grain ? Le vin fermenté à partir de quel fruit ? Ach, si Arnaud avait persévéré, peut-être aurait-il trouvé la solution dans ce bois si peu prometteur.

— J’en doute. C’est de la mandragore, c’est-à-dire du poison.

— Comme nous le constaterons tous si vous le laissez choir dans ma marmite, intervint Joachim.

— Du poison, répéta Kratzer.

— Doch, fit Dietrich. J’ai découvert il y a peu que cela induit le sommeil et soulage de la douleur.

— Toutefois, ce qui est un poison pour vous est peut-être capable de nous sustenter, dit Kratzer. Arnaud aurait dû poursuivre ses contrôles. Notre physicien est moins doué que lui pour l’alchimie.

— Que recherchait Arnaud ?

Kratzer frotta lentement ses bras l’un contre l’autre.

— De quoi nous sustenter jusqu’à l’heure de notre salut.

— La parole de Dieu, donc, dit Joachim devant la cheminée.

— Notre pain quotidien, répliqua Kratzer.

Dietrich jugea que la coïncidence était trop belle. Les mots qu’il entendait dans la bouche de Kratzer étaient ceux par lesquels le Heinzelmännchen restituait les craquètements et les bourdonnements krenken.

— Que signifie pour vous le mot « salut » ? demanda-t-il à la créature.

— Notre départ de ce monde pour l’autre, suivi de notre retour chez nous, par-delà les étoiles, lors de la venue à Pâques de votre seigneur-du-ciel.

— Sans la charité, la foi ne sert à rien, déclara Joachim. Vous devez suivre la voie tracée par Jésus : recueillir les étrangers, vêtir ceux qui sont nus, visiter les malades, nourrir les affamés…

— Ach ! coupa Kratzer. Si seulement je pouvais nourrir les affamés ! Mais il est des nourritures qui sustentent et d’autres qui ne font que remplir le ventre.

Il recommença à se frotter lentement les bras, produisant un son évoquant celui d’une meule, sautilla jusqu’à la porte, dont le battant supérieur était ouvert en cette fin d’après-midi, et se tourna en direction de Kleinwald.

— Je n’ai jamais… commença-t-il au bout d’un temps. Je n’ai jamais « épousé », diriez-vous, quoique, chez nous, il faille être trois pour s’épouser. Je n’ai jamais épousé, mais il y a des collègues et des frères de nichée que j’aimerais bien revoir et que jamais je ne reverrai.

— Trois ! répéta Joachim.

Kratzer hésita un moment, durant lequel ses mandibules s’écartèrent comme s’il allait reprendre la parole, puis il se lança.

— Dans notre langage, on appelle les trois partenaires le « semeur », la « matrice » et… Le Heinzelmännchen ne trouve pas de mot. Disons la « nourrice », bien qu’elle nourrisse avant la naissance. Bwa-wa-wa ! Nous sommes bel et bien masculin, féminin et neutre ! On dit qu’il est particulièrement émouvant de voir les petits ramper jusqu’à la poche de la nourrice… Ach ! je serai bientôt trop vieux et cela est une affaire de jeunes. Mwa-waa. Plus jamais je ne verrai mes frères de nichée.

— Vous ne devez pas perdre espoir, dit Joachim.

Kratzer braqua ses grands yeux jaunes sur le moine.

— L’espoir ! L’un de vos « mots intérieurs ». Je sais ce que signifient « truie », « palefroi » et « donjon », mais qu’est-ce que l’espoir ?

— La seule chose qui reste quand on a tout perdu, lui répondit Joachim.

Lorsque Dietrich frappa à la porte de Theresia, il n’obtint que le silence pour seule réponse, puis il perçut un mouvement derrière les volets, et le battant supérieur de la porte s’ouvrit. Un peu emprunté, il attrapa dans sa bourse les sachets qu’il avait préparés et les tendit à la jeune femme qui avait été sa fille unique.

— Tenez, j’ai préparé cela pour vous. Vous trouverez parmi eux un somnifère à base de mandragore dont il convient d’user avec précaution.

Theresia ne bougea pas.

— Quelle tentation est-ce là ? Je ne suis pas une sorcière et ne touche pas au poison.

— « Le poison est dans le dosage. » Vous le savez bien. C’est moi qui vous l’ai enseigné.

— Qui vous a donné sa recette ? Les démons ?

— Non, le médecin savoyard qui a soigné Eugen.

Ce n’était qu’un chirurgien, mais Dietrich passa ce détail sous silence. Il agita doucement les simples.

— Prenez-les.

— Lequel est le poison ? Je refuse d’y toucher.

Dietrich reprit l’éponge imbibée de la mixture du Savoyard.

— Je regrette que vous ayez préparé ceci. Vous ne touchiez jamais au poison avant leur arrivée.

— C’était une recette du Savoyard, je vous dis.

— Cet homme n’était que leur instrument. Oh ! mon père, je prie chaque jour pour que vous soyez libéré de leur charme. J’ai imploré quelqu’un de vous venir en aide.

Dietrich se glaça.

— Qui donc ?

Theresia prit les sachets qu’il lui tendait.

— Je me rappelle le jour où je vous ai vu pour la première fois. Je l’avais oublié, mais à présent je m’en souviens. J’étais toute petite et vous me paraissiez énorme. Votre visage était noir de suie et tout le monde hurlait alentour. Je vois aussi une barbe rouge… Non, ce n’était pas vous. (Elle secoua la tête.) Vous m’avez jetée sur votre épaule et vous m’avez dit : « Viens avec moi. »

Elle voulut refermer le battant, mais Dietrich l’en empêcha.

— Je pensais que nous pourrions parler.

— De quoi ?

Et elle referma la porte avec fermeté.

Dietrich resta un instant sans bouger.

— De… de tout et de rien, murmura-t-il.

Il regrettait de ne pas l’avoir vue sourire. Elle était toujours ravie quand il lui offrait des remèdes. Oh ! mon père ! criait l’enfant dans sa mémoire. Comme je vous aime !

— Et comme je t’aime, dit-il à haute voix.

Mais si la porte l’entendit, elle n’en laissa rien paraître, et Dietrich commençait tout juste à sécher ses larmes lorsqu’il arriva devant le presbytère en haut de la colline.

Le jeudi saint, peu de temps avant les vêpres, un héraut arriva de Strasbourg, porteur d’une missive enrubannée et scellée à la cire rouge vif avec le cachet épiscopal. Il trouva Dietrich à l’église, occupé à préparer la Messe des présanctifiés, le seul office de l’année à ne pas comporter de consécration. Avertis par le parleur à distance, Jean et les autres Krenken chrétiens, qui l’aidaient à draper de noir les croix et les statues, avaient bondi vers les solives pour se cacher dans l’obscurité.