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Dietrich examina le sceau et s’assura qu’on n’y avait pas touché. Il soupesa la missive, comme si son poids était un indice de sa teneur. Le fait qu’un personnage aussi auguste que Berthold le connaisse par son nom le plongeait dans la terreur.

— Savez-vous quel est l’objet de cette lettre ? demanda-t-il au héraut.

Mais celui-ci lui répondit par la négative et s’en fut, non sans avoir jeté des regards méfiants autour de lui. Joachim, qui se trouvait aussi dans l’église, déclara :

— J’ai l’impression que certaines rumeurs sont arrivées aux oreilles de l’évêque. Cet homme était ici pour porter une lettre, mais il avait aussi ordre de garder les yeux ouverts.

Les Krenken se laissèrent choir sur les dalles et reprirent leurs tâches.

— Voulez-vous que nous lui offrions un spectacle ? demanda Gottfried, le dernier à quitter sa cachette.

Puis il partit en riant.

Dietrich décacheta la missive et la déplia.

— De quoi s’agit-il ? demanda Joachim.

C’était un acte d’accusation rédigé par la cour épiscopale, duquel il ressortait qu’il avait donné le baptême à des démons. La nature de ce document était moins surprenante que le temps qui s’était écoulé avant son émission.

Dietrich se rappela soudain que c’était ce même jour, et sans doute à cette même heure, que le Fils de l’Homme avait été trahi par l’un des siens. Viendrait-on l’arrêter cette nuit même ? Non, il disposait d’un délai de grâce d’un mois.

Il lut le document une seconde fois, mais sa teneur n’avait pas changé.

— Un mois, dit Manfred lorsque Dietrich vint lui annoncer la nouvelle dans son scriptorium.

— Comme le veut la loi, confirma Dietrich. Et je dois fournir au magistrat enquêteur une liste de mes ennemis afin qu’il détermine si l’accusation ne résulte pas d’un acte de malveillance. Le juge doit être saisi par deux témoins avant de déclencher la procédure. L’acte d’accusation ne contient pas leurs noms, ce qui sort de l’ordinaire.

Assis sur sa chaise curule devant sa table, Manfred se cala le menton sur le poing.

— Bon. La liste de vos ennemis est-elle longue ?

— Je pensais n’en avoir aucun, mein Herr.

Manfred désigna le document d’un mouvement de la tête.

— Vous en avez au moins deux. Par la roue de sainte Catherine, vous êtes bien naïf pour un prêtre ! Je pourrais vous en citer une bonne douzaine.

Dietrich soupçonnait au premier chef les villageois qui s’étaient opposés au baptême de Jean, qui redoutaient les Krenken plus que de raison. Les châtiments punissant les faux témoins étaient très sévères. Quelques années plus tôt, un habitant de Cologne ayant accusé d’hérésie un fils qu’il jugeait trop désobéissant avait eu droit au pilori et n’y avait pas survécu. Dietrich s’approcha de la meurtrière pour respirer l’air vespéral. Dans la vallée en contrebas, la lueur du feu éclairait les fenêtres des cottages. La forêt était un tapis murmurant sous le ciel étoilé.

Comment aurait-il pu la dénoncer et la condamner à un tel sort ?

6

Aujourd’hui

Tom

Tom et Judy se retrouvèrent dans un restaurant baptisé Le Pigeonnier pour y déguster un sandwich au steak et au fromage tout en examinant les dernières découvertes de la bibliothécaire. Le ver qu’elle avait lancé à la recherche du pasteur Dietrich lui avait rapporté une quantité invraisemblable de Klimbim.

— Savez-vous combien d’Allemands on a baptisés Dietrich au Moyen Âge ?

Elle leva les yeux au ciel, mais elle n’avait pas attendu cette expérience pour prendre conscience des difficultés de ce genre de recherche. S’il suffit de faire un pas pour entamer un voyage, celui-ci s’achève rarement au deuxième.

— Quand ce n’était pas le bon siècle, ce n’était pas le bon royaume. La Saxe, le Wurtemberg, la Franconie… J’ai trouvé un « Dietrich » à Cologne et un autre à Paris. Faciles à éliminer, ces deux-là. Les plus durs étaient ceux qui n’étaient associés ni à un lieu ni à une date. Il a fallu que je me les tape en détail. Et il y a ça ! (Elle agita une sortie imprimante.) Ces crétins n’avaient pas intégré Oberhochwald à leur index. Sinon, ça fait longtemps que j’aurais mis la main dessus. (Elle mordit dans son sandwich d’un air furieux.) Ah ! les cons…

Ça, c’était un extrait de livre. Durant les années 1970, un groupe de progressistes enthousiastes avait publié un ouvrage intitulé La Tolérance à travers les âges, qui recensait des exemples de comportement éclairé dans tous les lieux et tous les temps. Outre le célèbre discours de Martin Luther King – I had a dream… – et The Bloody Tenant, le pamphlet de Roger Williams contre la persécution religieuse, on y trouvait une lettre adressée par le pasteur Dietrich à son évêque.

À l’honorable révérend Wilhelm Jarlsberg, archidiacre de Fribourg-en Brisgau

Je vous prie par la présente d’user de vos bons offices pour présenter mon humble requête à Sa Grâce Berthold II, évêque de Strasbourg.

J’ai conservé un silence modeste tandis que mes détracteurs, espérant vous dresser contre moi, émettaient des accusations à mon encontre auprès du tribunal du Saint-Office. La raison et la vérité finiraient par triompher, pensais-je. Mais vu le dernier incident relatif aux flagellants survenu à Strasbourg, je suis fondé à me demander si la raison prévaut encore dans la chrétienté.

Mes accusateurs prétendent que nous avons accueilli des démons dans les foyers d’Oberhochwald. Permettez-moi de répondre en détail à cette accusation.

Question : Le pasteur Dietrich d’Oberhochwald a-t-il trafiqué avec des démons et des sorciers, et profané le sacrement du baptême, un crime qui permet de le soupçonner d’hérésie ?

Première objection : S’il semble que j’aie trafiqué avec des démons, c’est parce que mes invités usent de diverses pratiques occultes et maîtrisent des arts inconnus des chrétiens.

Deuxième objection : S’il semble que j’aie trafiqué avec des démons, c’est parce que l’on dit que mes invités ont le pouvoir de voler en usant de moyens surnaturels. La façon dont ils volent rappelle celle des sorcières qui se retrouvent sur le mont Kandel pour leur sabbat.

Troisième objection : S’il semble que j’aie trafiqué avec des démons, c’est parce que mes invités présentent un aspect extraordinaire.

Bien au contraire, il est écrit que le Christ est mort pour sauver l’ensemble du genre humain. On ne peut donc refuser le baptême à ceux qui souhaitent se convertir, et c’est uniquement si on l’impose par force ou par persuasion que ce sacrement se voit corrompu. Par ailleurs, le Canon Episcopi atteste sans ambiguïté que la sorcellerie, bien qu’elle constitue un crime au regard de la loi, ne constitue pas une hérésie. Ainsi, les affirmations de mes accusateurs sont infondées, du point de vue de la loi comme de celui de la théologie.

Réponse à la première objection : Les choses de ce monde sont naturelles ou surnaturelles. Si une chose n’est pas jugée naturelle, c’est parce qu’elle s’éloigne du cours ordinaire de la nature, non parce qu’elle participe du surnaturel. Par exemple, une pierre que l’on jette vers le ciel est animée d’un mouvement qui n’est point naturel, car jamais elle ne présenterait un pareil mouvement de par sa nature. Parmi les choses artificielles, on trouve non seulement certaines qui correspondent à ce cas, mais aussi des constructions mécaniques comme les horloges et les lunettes de vue. C’est ainsi que l’on peut taxer de magicienne une herboriste exprimant la qualité cachée d’une plante, car on n’en a pas encore découvert l’essence et on n’en connaît que l’efficacité. Mais ce qui est caché ne restera pas nécessairement inconnu, car ces essences, du simple fait de leur réalité, sont susceptibles d’être découvertes, et il serait vain que la nature possède une propriété potentiellement connaissable qui ne saurait pourtant être actuellement connue, et, à mesure qu’une telle propriété devient familière aux lettrés, elle cesse peu à peu d’être occultée. Par exemple, nous pouvons désormais lire la parole de Dieu grâce à ce prodigieux instrument que sont les lunettes de vue. Bien qu’il s’agisse de constructions mécaniques, nombre de gens simples s’en méfient encore. Mes invités utilisent des appareils semblables à ceux que décrit Roger Bacon et qui sont en général considérés comme participant de ce monde, bien que leur essence demeure occulte.