— Donc, Dietrich a pu recueillir une expédition du même type, dit Tom en se tiraillant la lèvre inférieure. Sauf que celle-ci a tourné à la catastrophe. Un coup des barons voleurs, peut-être. Il y avait des blessés dans le groupe, d’après ce qu’il écrit.
— Peut-être, fit Judy, mais…
— Mais quoi ?
— Les Chinois ne sont pas si différents que cela. Et ils ne peuvent pas voler. Alors pourquoi parler de démons volants ?
— Si leur apparition a coïncidé avec une épidémie d’ergotisme hallucinatoire, les deux événements ont pu être liés dans l’imagination populaire.
Judy fit la moue.
— Dans ce cas, Dietrich semble avoir converti une hallucination au catholicisme, le dénommé Johann. Pensez-vous qu’il s’agisse de ce même Johannes von Sterne dont le baptême était évoqué par la cour épiscopale ?
— Sans doute. Et cela est la réponse de Dietrich. Vous rappelez-vous le document Moriuntur ?
— Oui. Je pense qu’il est extrait du journal intime du pasteur.
— Bestimmt*. Dans un petit village comme Oberhochwald, il était sans doute le seul à savoir lire et écrire. Tenez. Anton m’a envoyé ça ce matin par courriel. (Tom passa à Judy des feuillets imprimés à partir des fichiers pdf que je lui avais envoyés.) Il a fouiné à Fribourg et dans les environs.
Judy lut les documents avec avidité. Certes, ce n’était qu’une assistante, mais elle prenait son travail à cœur – son travail, et autre chose. Lorsqu’elle eut achevé sa lecture, elle reposa les feuillets sur la table et plissa le front. Puis elle les reprit pour relire certains passages.
— Avez-vous remarqué cette précision à propos de leurs noms ? demanda Tom. « Il s’appelle Johann parce que son vrai nom est trop difficile à prononcer dans notre langue. » Sans doute était-ce la première fois qu’il entendait un langage non indo-européen.
Judy acquiesça d’un air absent.
— S’il s’agissait bien du Doctor Seclusus dont parle Occam, il avait forcément étudié l’hébreu. Et acquis en outre quelques notions d’arabe. Mais…
— Vous avez remarqué le passage où Johann et certains de ses compagnons aident les villageois à soigner leurs pestiférés ?
Tom s’empara des feuillets et Judy continua de fixer l’espace qu’ils avaient occupé. Il s’humecta le pouce et chercha le passage en question.
— Voilà. « Jean et trois de ses compatriotes visitent les malades et enterrent les morts chaque jour. Il est regrettable que ceux qui leur ont fermé leur porte refusent désormais de sortir de chez eux pour témoigner de leur charité chrétienne. » (Il but une gorgée de soda.) « Ainsi Johann et moi avons prié ensemble pour que le Seigneur nous donne des forces, et nous avons réconforté les pèlerins les plus affaiblis. »
Judy sembla prendre une décision. Ce n’était qu’une intuition, qu’elle redoutait de formuler à voix haute, car elle ne savait pas ce qu’elle allait dire exactement. Elle reprit les feuillets à Tom, les parcourut du regard et pointa l’index sur l’un d’eux.
— Que pensez-vous de ceci… ?
Sa brusquerie lui valut un regard interloqué de Tom, qui lut ensuite le passage concerné.
— Je ne saisis pas ce que vous voulez dire, déclara-t-il. Dietrich a surpris Jean une nuit alors qu’il contemplait le firmament. Ils ont discuté quelque temps et Jean lui a demandé comment il pourrait retrouver le chemin de sa maison. Un voyageur frappé par le mal du pays, n’est-ce pas* ?
— Non, Tom. Il écrit que Jean a montré les étoiles avant de lui demander comment il pourrait retrouver le chemin de sa maison.
— Et alors ? En ce temps-là, les voyageurs se guidaient aux étoiles.
Elle détourna les yeux ; repoussa son sandwich.
— Je ne sais pas, dit-elle. Ce n’est qu’une impression. Un détail que nous avons relevé. Cela ne signifie pas la même chose… Cela ne veut pas dire ce que nous croyons.
Il ne répondit pas. Après avoir mordu une dernière fois dans son sandwich, il le reposa sans l’avoir achevé. En dépit de l’abondance de matière qu’ils avaient mise au jour, ils n’avaient pas avancé d’un pas et ignoraient toujours pourquoi le village d’Oberhochwald avait été abandonné. Il resta quelque temps à ruminer le problème.
Renoncez aux œuvres de Satan comme nous renonçons au sol impie de Teufelheim. Durant sa dernière année d’existence, Oberhochwald était un village comme les autres. Mais, à peine une génération plus tard, il était surnommé la Maison du diable.
Tom ne le savait pas encore, mais tâtait désormais de l’occulte – l’essence de la matière demeurait cachée – et il aurait besoin d’un peu de magie pour la découvrir.
XVII
Avril/mai 1349
De Pâques aux Rogations
Le printemps venu, il semblait que les Krenken étaient là depuis toujours. Ils avaient pris leur place au sein des rivalités, des amitiés et des jalousies qui rythmaient la vie quotidienne, tant au village qu’au château, et participaient de plus en plus aux fêtes et aux cérémonies. C’était peut-être parce qu’ils étaient privés de la compagnie de leurs semblables que leur instinctus les poussait à rechercher ce genre de réconfort. Lorsque Franzl Long-Nez fut blessé par des chevaliers proscrits qui s’étaient réfugiés dans une grotte du Feldberg, deux Krenken endossèrent leurs harnais de vol pour partir à leur recherche, hélas en vain.
— Des hommes de von Falkenstein qui ont fui dans la forêt après la prise du château, dit Max à Dietrich. Je pensais qu’ils auraient préféré partir pour Breitnau.
Bergère lança son offensive le dimanche de Quasimodo. Faisant montre d’un esprit par trop littéral, nombre de Krenken espéraient que le « seigneur-du-ciel » descendrait sur terre le jour de Pâques pour les sauver, si bien qu’ils furent très déçus par la suite. Bergère (qui n’avait pas commis la même erreur) avait placé ses pions avec soin dans l’attente de l’événement. Elle s’était introduite dans l’entourage du Herr, veillant à s’insinuer entre la bouche de Gschert et l’oreille de Manfred. Son but était d’amener celui-ci à écouter ses conseils au détriment de ceux de celui-là. Manfred, déjà rompu aux intrigues qui agitaient ses vassaux, n’eut aucun mal à la percer à jour.
— Elle a l’intention de le déposer, confia-t-il un soir à Dietrich, alors que tous deux se promenaient sur les remparts en compagnie de Max. Comme si je n’avais pas fait serment de le protéger.
— Elle m’a dit que les Krenken pratiquaient entre eux un jeu de manœuvres et de positions, dit Dietrich. Je pense qu’elle s’ennuie et que cela est pour elle un moyen de se distraire. Quelles curieuses gens.
— Quelles patientes gens, rétorqua Max. Dieu les a peut-être créés pour les missions d’embuscade et de sentinelle ; mais, pour ce qui est de l’intrigue, le plus stupide des Italiens les bernerait sans peine.
Bergère parut offensée lorsque Manfred déjoua sa tentative et affecta des gardes à la protection du baron de Grosswald. Dietrich ne pensait pas qu’ils l’auraient arrêtée si elle avait décidé d’aller jusqu’au bout de son coup d’État, mais les Krenken ne semblaient pas vouloir irriter leur hôte. La plupart des pèlerins la reconnurent comme suzerain, rejoints par l’un des philosophes de Kratzer, et elle se contenta de faire sécession.
Gschert s’habitua au rôle de « Herr des Krenken » et « fit battre tambour », comme on disait, bien que le départ de Jean et de ses compagnons, puis de Bergère et de ses pèlerins, ait grandement réduit sa seigneurie. Le gros de l’équipage du navire lui demeurait loyal, et peut-être s’était-il persuadé que cela correspondait aux limites de son autorité. On le voyait parfois planté sur le parapet du château, rigide comme le roc, ses grands yeux jaunes fixés sur le monde, l’esprit agité par des pensées inconnues de tous. Jamais Dietrich ne réussit à percer le mystère de ce cruel et arrogant seigneur.