Les boutons d’avril s’épanouirent en mai, et l’on vit prés et forêts se consteller de fleurs. La riche odeur de la sève et le parfum entêtant du trèfle imprégnaient l’atmosphère. Les abeilles s’affairaient de toutes parts, mettant en rogne des ours à peine réveillés. Mais c’étaient désormais les hommes qui régentaient leur éternelle lutte pour le miel, car ils chassaient les seconds et élevaient les premières.
La nuit de Walpurgis, on alluma des feux de joie en haut des collines pour effrayer les sorcières allant au sabbat. Comme l’exigeait la coutume, Manfred passa la journée à jouer avec les enfants illégitimes du village ; après avoir dansé autour des poteaux festonnés et sauté par-dessus les feux, les manants firent le nécessaire pour accroître cette population de bâtards.
Dietrich et Jean s’étaient assis près de l’église pour contempler ces réjouissances.
— On dit que les hommes aux cheveux rouges qui peuplaient jadis cette contrée allumaient ces feux pour célébrer le milieu du printemps.
— Les hommes que vous appelez païens, dit Jean.
— Il y en avait bien d’autres. Les Romains avaient renoncé à ces frivolités, ce qui explique en partie la chute de leur empire. Il était bien trop sérieux pour perdurer.
— Donc, les chrétiens ont repris les coutumes des païens.
Dietrich secoua la tête.
— Non, les païens sont devenus chrétiens et n’en ont pas moins conservé leurs us. Et c’est ainsi que nous offrons des cadeaux à Noël, comme les Romains, et que nous décorons les arbres les jours de fête, comme les Germains.
— Et que vous allumez des feux et dansez autour des poteaux, comme les hommes aux cheveux rouges. (Jean ouvrit les lèvres.) Explorer vos coutumes était le grand œuvre de Kratzer, et j’ai la phrase dans ma tête que cet exemple devrait lui plaire. Peut-être… (Il se raidit quelques instants.) Peut-être vais-je lui rendre visite.
Parmi les célébrants en contrebas, le philosophe maniait son appareil fotografik.
Le dimanche des Rogations, Jean et les autres Krenken vassalisés se joignirent aux villageois pour la tournée annuelle de la seigneurie. Dietrich prit la tête du cortège après avoir célébré la messe, vêtu d’une cape verte brodée de fleurs et équipé d’un seau à eau bénite en laiton frappé de l’image d’une source jaillissant de la roche. Derrière lui, rangés par ordre de préséance, venaient Klaus et Hilde, puis Volkmar et sa famille, et enfin les autres ministériels élus pour l’année, suivis par deux cents manants riant et bavardant, sans parler des enfants qui couraient dans tous les sens, aussi agités que les abeilles bourdonnant dans les prés. Jean et Gottfried marchaient aux côtés de Dietrich, celui-ci portant le goupillon et celui-là le seau.
Jadis, se rappela Dietrich, c’était la petite Theresia qui sautillait devant lui en brandissant ce même goupillon, et Lorenz le forgeron qui portait le seau et lui tenait sa cape. Gottfried avait-il repris les devoirs de Lorenz en même temps que son nom ? Et Theresia, terrorisée, marchait aujourd’hui en queue de procession.
Manfred chevauchait un palefroi blanc à la crinière tressée, parfumée et décorée de violettes fraîchement cueillies. Il était accompagné d’Eugen et de Kunigund, ainsi que de la petite Irmgard, montée sur un poney blanc, qui avait dénoué ses cheveux et portait une ceinture de soie en signe de chasteté. Kunigund, désormais mariée, était coiffée d’une guimpe. Everard suivait le Herr et sa famille à quelques pas de distance, accompagné de son épouse Yrmegard et de son fils Witold.
— Ce n’est pas parce qu’on marche dans du crottin de noble qu’on est noble soi-même, murmura Klaus à sa femme, suffisamment fort pour être entendu d’Yrmegard, qui se fendit d’un rictus peu aimable.
Un peu plus tôt, Dietrich avait expliqué à Jean que cette cérémonie était réservée à la familia, ce qui expliquait pourquoi Joachim et les soldats du Burg n’y participaient point. Toutefois, Kratzer et quelques pèlerins krenken la suivaient de loin avec leurs appareils fotografik.
La terre portait encore les traces des averses des semaines précédentes, et les bottes comme les chausses furent bientôt maculées de boue, ainsi que le beau cheval de Manfred. Chaque fois que la procession arrivait devant une borne, Richart le prévôt la désignait officiellement, et les parents jetaient alors leurs enfants dans tel ruisseau ou leur cognaient la tête contre tel arbre, et les bambins riaient aux éclats et demandaient : « Encore ! Encore ! »
— Curieuse coutume, commenta Jean. Mais néanmoins touchante. On ne peut aimer un monde entier. Il est trop grand. Mais une parcelle de terre comme en embrasse l’œil, on peut la tenir en son cœur.
Après avoir fait une halte pour déjeuner, durant laquelle les curieux en profitèrent pour aller voir le navire krenk, les villageois émergèrent de l’autre côté de Grosswald, en un point d’où l’on dominait la route du Bärental. Manfred avait immobilisé son palefroi sur un éperon rocheux et on le vit soudain lever la main.
— Chut ! fit-il.
Les manants interrompirent leur bavardage pour s’écrier :
— Faites silence !
— Le Herr veut le silence !
Bientôt, on n’entendit plus que le murmure de la brise et le bruissement des frondaisons. Everard voulut dire quelque chose, mais le Herr le fit taire d’un geste.
Et tous entendirent alors le tocsin dans le lointain.
La cloche ne sonnait qu’une seule note, qui se répétait lentement et leur parvenait telle une feuille apportée par le vent.
— L’angélus, déjà ? demanda quelqu’un.
— Non, le soleil est encore trop haut.
— Ce n’est pas la cloche de Sainte-Catherine, elle est trop grave. Celle de Sankt-Peter ?
— De Sankt-Wilhelm, je crois bien.
— Non, il y a trois cloches à Sankt-Wilhelm.
Puis le vent tourna et le silence se fit. Manfred tendit l’oreille, mais en vain.
— Quelle cloche était-ce là ? demanda-t-il à Dietrich.
— Je ne l’ai pas reconnue, mein Herr. Sankt-Blasien possède une cloche grave appelée Paternoster, mais le son de celle-ci était un rien plus aigu. J’ai l’impression qu’elle est plus lointaine que celles que nous entendons d’ordinaire, et que c’est par un caprice du vent que son chant est parvenu jusqu’à nous.
Manfred se tourna vers la Suisse, d’où lui avait paru provenir le son.
— Bâle, peut-être ?
Soudain, Jean s’écria :
— De la fumée ! Et cinq cavaliers.
Everard bondit sur un rocher et se mit une main en visière.
— Le monstre dit vrai. C’est la ferme d’Altenbach qui brûle ! Je vois un nuage de fumée filer vers le nord-est. Quant aux cinq cavaliers, acheva-t-il en quittant son perchoir, je n’ai pas les yeux de cette créature pour les voir.
Manfred ordonna à ses serfs d’aller éteindre l’incendie. Jean rassembla autour de lui les autres Krenken baptisés. Après moult craquètements et gesticulations, Beatke et lui bondirent en direction de la ferme d’Altenbach, tandis que Gottfried et un autre Krenk fonçaient vers la forêt. Le cinquième semblait irrésolu.
— Comment font-ils pour bondir aussi loin ? demanda Klaus, car c’était la première fois qu’il voyait les Krenken dans un espace non confiné. Portent-ils des bottes de sept lieues ?