Dietrich et Jean observaient les manants au travail depuis un rocher en granité à la lisière de Grosswald. Dietrich remarqua que des vipérines poussaient dans les fissures de ce rocher et se promit de les signaler à Theresia. Non loin de là, le ruisseau qui prenait sa source près du camp des Krenken se jetait dans la vallée.
— Quelles plantes cultivez-vous dans votre pays ? s’enquit Dietrich. Elles doivent être fort différentes des nôtres.
Jean sembla se pétrifier, se fondant avec le granité sur lequel il se trouvait. S’il n’était plus terrifié par cette immobilité absolue qu’affectaient les Krenken, Dietrich n’était pas pour autant parvenu à l’expliquer.
Puis les antennes de Jean frémirent et il dit :
— Les termes ne correspondent pas à la perfection, mais nous faisons pousser des plantes similaires à votre raisin, vos haricots, vos navets et vos choux. Votre « froment » nous est étranger, et votre bon grain en général est inconnu à notre palais. Ach ! comme je me languis des grandes-feuilles et des douze-tiges !
— Puissiez-vous les savourer bientôt. Votre navire est-il prêt à appareiller ?
Les lèvres molles s’écartèrent.
— Vous lasseriez-vous de ma compagnie ?
— Jamais de la vie, mais il y aura des… problèmes si votre séjour devait se prolonger.
— Oui. J’ai ouï dire que vous trafiquiez avec des démons. (Jean ouvrit grande sa bouche et fit des gestes menaçants.) Peut-être vais-je voler jusqu’à Strasbourg pour faire peur à cet évêque.
— Je vous en prie, n’en faites rien.
— N’ayez crainte. Bientôt, vos « démons » auront cessé de vous troubler. (Il se pencha en avant, comme pour bondir, et tendit le bras.) Je vois du mouvement sur la route du val de l’Ours.
Dietrich mit une main en visière pour scruter l’horizon.
— Oui, un nuage de poussière. Prévenez le baron de Grosswald avec votre parleur à distance. Votre peuple doit encore se cacher, j’en ai peur.
Les voyageurs apparurent tout d’abord comme des ombres chinoises sur fond de couchant et Dietrich, juché sur son canasson, resta un long moment à écouter les sabots de leurs chevaux et les grincements de leur charrette avant de pouvoir les distinguer. Mais, à mesure qu’ils se rapprochaient, il vit que l’homme chevauchant le genet était coiffé d’un châle de prière sur ses longs cheveux gris et frisottés. Nul besoin d’une étoile jaune pour l’identifier. Son compagnon, un homme à la mise modeste, aux traits accusés et à la peau basanée, dont les cheveux étaient réunis en deux lourdes tresses, tenait les rênes de son attelage avec une résignation de serf. Sous la capote de la charrette, on apercevait deux femmes voilées.
En voyant la soutane de Dietrich, le juif le salua d’un signe de tête et lui dit :
— Que la paix soit avec monseigneur.
Dietrich savait que les juifs orthodoxes n’avaient pas licence de saluer un chrétien, ni même de lui rendre son salut, et le « monseigneur » en question s’adressait en fait au rabbin de son interlocuteur plutôt qu’à lui. C’était là l’un des multiples stratagèmes permettant à cet homme de concilier les lois de sa tribu et les obligations de la courtoisie.
— Je suis Malachai ben Schlomo, ajouta le vieillard. Je cherche les terres du duc Albert.
Il avait un fort accent espagnol.
— Le duc possède près d’ici un fief du nom de Niederhochwald, répondit Dietrich. Vous vous trouvez sur la route d’Oberhochwald, qui est tenu par le même Herr. Je vais vous conduire à son château, si vous le souhaitez.
Le vieil homme lui intima l’ordre de le faire d’un geste de la main, et Dietrich tourna sa monture vers le village.
— Est-ce que vous venez de… de Strasbourg ? demanda-t-il.
— Non. De Ratisbonne.
Surpris, Dietrich se retourna.
— Si vous cherchez les terres des Habsbourg, vous vous êtes trompé de direction.
— J’ai pris les routes qui m’étaient ouvertes, répliqua l’autre.
Dietrich conduisit le juif auprès de Manfred, auquel il raconta ses mésaventures. Des émeutes avaient éclaté en Bavière, et Malachai avait été contraint de fuir après que sa demeure eut été incendiée et ses biens pillés.
— C’est un scandale ! s’indigna Dietrich.
Le juif inclina la tête.
— Je m’en doutais un peu, mais je vous remercie de le confirmer.
Dietrich ne releva pas ce sarcasme et Manfred, ému par les épreuves qu’avait subies cet homme, le combla de cadeaux et décida de le conduire en personne à Niederhochwald, où il attendrait que des hommes d’armes envoyés par le duc l’escortent jusqu’à Vienne.
L’église Sainte-Catherine était le seul bâtiment d’Oberhochwald où les juifs ne risquaient pas d’entrer, aussi nombre de Krenken s’y étaient-ils réfugiés. Comme il s’y rendait pour préparer la messe, Dietrich aperçut leurs yeux luisant sous le plafond enténébré. Il alla dans la sacristie, suivi par Jean et par Gottfried.
— Où sont les autres ? leur demanda-t-il.
— Au camp, répondit Jean. Bien que le temps se soit réchauffé, ils se sont amollis ces derniers mois et le village leur est plus agréable que la forêt. Comme leur compagnie ne nous est guère agréable, nous avons préféré venir ici. Kratzer aimerait savoir quand ils pourront se montrer.
— Les juifs partent ce soir pour Niederhochwald. Vous pourrez bientôt reprendre vos travaux.
— Voilà qui est bon, dit Jean. Le travail est mère de l’oubli.
— Une mère sévère, ajouta Gottfried, et qui ne nourrit guère.
Dietrich fut intrigué par cette remarque, car le carême était passé. Mais Jean leva la main pour faire taire son compagnon. Il bondit devant la fenêtre afin d’observer le village.
— Parlez-moi de ces juifs – et de leur alimentation.
Gottfried semblait examiner les vêtements sacerdotaux, mais on voyait à son attitude qu’il ne perdait rien de la conversation.
— Je ne sais pas grand-chose de leurs us en la matière, excepté que certains ne mangent pas de porc, répondit Dietrich.
— Tout comme nous, dit Gottfried, mais Jean lui enjoignit à nouveau de faire silence.
— Y a-t-il d’autres aliments qu’ils mangent et que vous évitez ?
En voyant les Krenken ainsi figés, Dietrich comprit que cette question était importante à leurs yeux. Il était troublé par la remarque de Gottfried, qui révélait peut-être en eux des tendances au judaïsme.
— Je n’en connais aucun, répondit-il avec prudence. Mais ces gens-là sont très différents de nous.
— Aussi différents que Gottfried par rapport à moi ?
En entendant ces mots, l’intéressé cessa de se concentrer sur les vêtements sacerdotaux pour claquer ses lèvres molles.
— Je ne vois aucune différence entre vous, déclara Dietrich.
— Pourtant, son peuple est jadis venu sur notre terre et… Mais c’est du passé, et tout a changé depuis. Peut-être avez-vous remarqué que Bergère ne parle pas comme nous. Dans sa Heimat, ce que nous appelons le grand-krenk est peu usité, de sorte que le Heinzelmännchen doit traduire ses propos par deux fois. À nos yeux, Malachai et vous-même apparaissez comme identiques, hormis la coiffure et la vêture… et la nourriture. Mais nous avons ouï dire que vous les attaquiez, les chassiez de leurs demeures et alliez jusqu’à les tuer. Ce peut être à cause de ce métier d’usure dont vous parlez. S’il est déjà vide de pensée de tuer un homme auquel on doit de l’argent, il l’est bien davantage de le tuer parce qu’on en doit à quelqu’un d’autre.