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Pour la première fois il a un sourire.

Il presse de nouveau sa touche noire.

— Oui ?

— Passez-moi Allison, le chef de la police.

Je sens perler des gouttes de sueur à chacun des nombreux poils qui se portent garants de ma virilité.

Évidemment, ça ne pouvait se conclure autrement. The monumentale tuile, mes bons mecs. Mettez-vous à la place de Neptuno, est-il concevable qu’il agisse autrement ?

Je balance un regard en forme de S.O.S. à Mme Farragus. Commako, d’instinct. Je l’appelle à l’aide, cette belle dame au maintien digne et élégant. Avec les gerces y a pas de milieu (si j’ose dire). Ou bien elles vous foutent à l’eau, ou bien elles vous repêchent.

Toutes celles dont j’ai usé furent à l’origine de mes plus grands bonheurs ou de mes plus noirs emmerdements. Parfois la même me servait les deux menus l’un après l’autre !

Message reçu ! Il y a une lueur amie dans sa prunelle.

— Neptuno, murmure-t-elle.

— Chérie chérie ?

— Attends, annule !

Elle a eu un geste péremptoire pour ponctuer. Le roi de la-raie-au-note-tique se soumet après un fragment d’hésitation.

— Annulez l’appel ! fait-il.

— Parfaitement !

On cause à l’éconocroque dans la boîte. Juste le triste nécessaire, comme dit Béru. Farragus interroge son épouse du regard.

— Je ne sais pas pourquoi, murmure-t-elle, mais j’ai envie d’aller à la « Résidence » avec cet homme.

— Il est dommage que tu ne saches pas pourquoi, relève doucement Neptuno. Moi, j’aimerais savoir les raisons exactes de sa visite.

Il claque des doigts et me lance en montant légèrement le registre (comme on dit chez les archivistes) :

— Réponse ?

Je me lève.

— Monsieur Farragus, votre temps est trop précieux pour que je me permette de le gaspiller. Je remercie Madame de bien vouloir m’accompagner à la « Résidence ». Si vous permettez, nous reprendrons cette conversation à notre retour ?

Une fois encore il paraît peser le contre.

— O.K. ! Seulement, Ann chérie, je vais te faire escorter.

— Le chauffeur suffira, déclare-t-elle.

— Sûrement pas.

Cette fois, c’est lui qui tranche.

Il appuie sur une touche bleue.

— Beulmann ! appelle-t-il.

— Oui, monsieur Farragus ? s’empresse une voix qui ressemble à un mixer broyant des noix.

— Vous allez escorter ma femme jusqu’à la « Résidence ». Elle est accompagnée d’un homme qu’il ne faudra pas perdre de vue, compris ? Un homme que je tiens absolument à revoir au retour, n’est-ce pas, Beulmann ?

— N’ayez aucune inquiétude, monsieur.

Neptuno coupe le contact et s’approche de son épouse. Il la saisit par les bras et l’embrasse doucement sur les lèvres. Je sens un frémissement chez Ann Farragus. Croyez-moi si vous avez du temps de reste, cette femme est une sensuelle malgré son air distingué. Pas besoin de louer un marteau-piqueur pour lui déclencher des réactions.

Cette fois, on sort par une porte.

Tout culment.

Moi, voyez, le gars Beulmann, j’aurais un peu de temps j’en ferais un poster.

Il a une gueule de poster.

Et même de postère.

Déjà, pour mesurer 1 mètre 97 faut y mettre du sien, convenez. Mais pour surmonter c’t’édifice de bidoche d’une frime comme la sienne, faut que des tas de gens y aient mis du leur.

On l’aurait attaché par les pinceaux au pare-chocs arrière d’une Ferrari et on l’aurait emmené promener de Paris à Pékin en évitant les routes goudronnées, il serait pas plus endommagé, le mammouth. Ses arcades sourcilières sont proéminentes comme deux poings de déménageur. Son nez ressemble à une escalope. Sa bouche a pété tant de fois, et en tant d’endroits, qu’elle évoque un steak tartare au milieu duquel on aurait fait un trou. Ses pommettes violettes ont l’air de deux tubercules primés dans un comice agricole. Il a la peau grise, presque verte. Ses yeux sont vifs et ardents comme deux raisins de Corinthe. Ses cheveux noirs, clairsemés, adhèrent à son crâne cabossé comme une foule de petites moustaches postiches.

Lorsque nous opérons notre jonction avec lui, dans l’antichambre, il vient à moi d’une démarche de bulldozer, se tourne et me palpe prestement, de haut en bas. Certain que je ne trimbale pas d’armes, il hoche l’énorme chaudron qui lui sert à comprendre les « Comics » dépassant de sa poche et grogne un « go » qu’on s’attend à voir ponctuer d’un crachat.

La Rolls.

Beulmann me fait monter devant, près du chauffeur et s’avachit derrière au côté de la patronne. Il actionne le système de blocage des portières, ôte son feutre marron à large bord et le dépose sur ses genoux.

Je pense à Béru qui moisit devant la crèche des Farragus. Il doit commencer à se cailler le raisin, Pépère.

— Pouvons-nous repasser par chez vous ? demandé-je à mon hôtesse, ma voiture s’y trouve et…

— Non ! coupe sèchement Beulmann.

Un plantigrade, ça ne raisonne pas. Les bonnes gens s’imaginent que les ours, tout comme les mouches, s’attrapent avec du miel. Je voudrais qu’ils s’exercent sur ce chéri, pour voir. Moi, je m’en sens pas le courage !

Touchez pas au grizzli !

CHAPITRE IX

C’est pas un loquace, Beulmann.

Pour pouvoir engager la conversation avec lui, faudrait un gros maillet de bois et mettre de la vaseline autour. Je contemple les deux passagers de l’arrière. Couple singulier…

Ann Farragus, grave, d’une distinction presque européenne, silencieuse. Réprouvant visiblement cette présence qui lui est imposée par son prudent mari.

Beulmann, énorme, dont les fringues semblent prêtes à craquer de toutes parts, respirant fort, suant beaucoup, puant de même. Il chlingue la chaussette inchangée, la transpiration de rouquin (bien qu’il soit plutôt brun). Il a l’air de penser qu’il devrait essayer de penser. Ça lui occasionne du souci sur la frite, autour des yeux. Y a du doute chez ce mec, à l’encontre de Béru qui, lui, flotte dans des plénitudes et des sérénités. Il appartient à la race préoccupante du con tourmenté.

— Vous êtes toujours flanqué d’un gorille, lorsque vous vous déplacez, chère madame Farragus ? je demande.

Elle ne répond rien, mais Beulmann pousse un léger barrissement et lève sa grosse pogne pour une mandale.

Sa patronne lui retient le bras. À mon côté, le chauffeur s’efforce de sourire avec discrétion. Seulement il est duraille à un Noir de camoufler ses rires. Dès qu’il découvre ses ratiches, tout de suite c’est l’éblouissement. On est obligé de chausser des lunettes de soleil.

— Un des inconvénients de la fortune, c’est qu’il faut la faire garder, ajouté-je. Cette perspective me console de ne pas être riche. Je vivrais difficilement avec des sentinelles et je suis tellement linotte que j’oublierais la combinaison de mes coffres…

— Je ne suis pas riche, rétorque Ann. C’est mon mari qui l’est. J’ai passé la plus grande partie de ma vie dans une aisance très relative…

Juste comme elle dit cela on stoppe à un feu rouge. Et c’est alors que l’incident se produit. Une voix joyeuse se met à égosiller des « hello Tony ». Je me détranche et qu’aperçois-je, à califourchon à l’arrière d’une énorme moto ? Julia, la polissonne fifille au gros Black. Elle tient ses deux bras noués à la taille d’un grand diable blond, dont la chevelure à ressort ressemble à une fourchetée de paille. Ils sont en jean, avec l’un et l’autre des tee-shirts noirs sur lesquels on a peint une chouette tête de mort. La moto fait je ne sais pas combien de cylindrée (c’est vous dire !) et comporte un immense guidon pareil aux cornes d’un mouflon.