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Le premier groupe de colons mixtes arriva sur Mars. Six des dix-sept survivants sur les vingt-trois membres du premier groupe retournèrent sur Terre. Les colons avaient subi un entraînement au Pérou, à une altitude de cinq mille mètres. Le président de la République argentine passa en Uruguay en emportant deux valises ; le nouveau Presidente demanda son extradition devant la Haute cour, ou du moins le retour des valises. Les derniers honneurs furent rendus à Alice Douglas en la cathédrale nationale, dans la plus grande intimité. Les commentateurs louèrent le secrétaire général pour la force d’âme dont il fit montre en cette cruelle circonstance. Un cheval de trois ans baptisé Inflation, portant 126 livres, gagna le grand derby du Kentucky, payant cinquante-quatre contre un ; deux clients de l’Airotel de Louis-ville se désincarnèrent, l’un volontairement, l’autre à la suite d’une crise cardiaque.
Une édition clandestine de l’ouvrage biographique non autorisé Le Révérend Foster et le Diable fut distribuée d’un bout à l’autre des États-Unis ; à la tombée de la nuit, tous les exemplaires avaient été brûlés, et les clichés détruits, sans compter les dommages divers infligés aux biens meubles et immeubles et les attaques et brutalités contre les personnes. La rumeur voulait que le British Muséum possédât un exemplaire de la première édition (faux), de même que la Bibliothèque du Vatican (vrai, mais accessible seulement aux ecclésiastiques érudits).
Au Tennessee, on déposa un projet de loi ayant pour but de rendre pi égal à trois. Un groupe fondamentaliste inter-églises s’instaura à Van Buren, dans l’Arkansas, et sollicita des fonds dans le but d’envoyer des missionnaires sur Mars. Le docteur Jubal Harshaw envoya une contribution… en donnant le nom et l’adresse du rédacteur en chef du Nouvel Humaniste, athée acharné et un de ses meilleurs amis.
À part cela, Jubal n’était pas spécialement d’humeur à rire : l’Homme de Mars faisait trop parler de lui. Sa plus grande joie était les visites que Jill et Mike lui rendaient, et son évolution le passionnait toujours autant, surtout depuis qu’il avait acquis le sens de l’humour. Mais ils ne venaient le voir que bien rarement, et les tout derniers événements ne lui plaisaient guère.
Jubal ne s’était pas inquiété lorsque Mike s’était fait chasser du Séminaire théologique de l’Union, poursuivi par une meute de théologiens enragés dont certains étaient en colère parce qu’ils croyaient en Dieu et les autres parce qu’ils n’y croyaient pas. Ils s’étaient retrouvés dans une haine commune pour l’Homme de Mars. Pour Jubal, tout ce qui arrivait à un théologien était mérité, sauf peut-être le supplice de la roue. C’était une bonne leçon pour Mike.
Il ne s’était pas davantage inquiété lorsque, avec l’aide de Douglas, il s’était engagé dans les forces armées fédérales. Mike avait suffisamment de force morale pour résister à n’importe quel adjudant et Jubal ne se souciait nullement du sort des troupes fédérales. Réactionnaire dans l’âme, Jubal avait déchiré ses papiers militaires le jour où les États-Unis cessèrent d’avoir leur propre armée.
Jubal fut surpris par le peu de dégâts que causa Mike au cours de son passage dans l’armée, et plus encore par sa durée – près de trois semaines. Mike couronna sa carrière militaire en profitant des questions permises après une conférence pour prêcher l’inutilité de la force, avec des commentaires visant à supprimer le surplus de population par le cannibalisme. Il se proposa ensuite comme cobaye pour tester l’efficacité de n’importe quelle arme, dans le but de prouver que la force était non seulement inutile mais inutilisable contre une personne douée d’autodiscipline.
Ils n’acceptèrent pas sa proposition, mais le jetèrent dehors.
Douglas permit à Jubal de consulter un document ultra-secret après l’avoir averti que personne, même le chef suprême de l’état-major, ne savait que le « soldat de deuxième classe Jones » était l’Homme de Mars. Jubal parcourut le document, qui consistait surtout en rapports contradictoires concernant ce qui s’était passé lorsqu’on avait initié « Jones » à l’usage des armes. Le plus surprenant pour Jubal était que certains témoins aient eu le courage de certifier sous serment qu’ils avaient vu des armes disparaître.
Il lut plus attentivement le dernier paragraphe : « Conclusion : le sujet est un hypnotiseur-né et pourrait éventuellement avoir une utilité dans les services de renseignement, mais il est absolument inadapté au service armé, dans quelque arme que ce soit. En tout état de cause, en raison de son quotient intellectuel très bas (débile), et de ses tendances paranoïaques (mégalomanie), il ne paraît pas recommandable d’exploiter ses talents d’idiot-savant. Recommandation : démobilisation sans pension, pour cause d’inaptitude. »
Mike s’était pourtant bien amusé. Le dernier jour, alors que sa section défilait sur le terrain de manœuvres, le général et son état-major furent ensevelis jusqu’à la taille dans une matière bucolique dotée d’une valeur symbolique pour tout soldat, mais depuis longtemps disparue des cours de casernes. Ce dépôt s’évapora, ne laissant qu’une forte odeur et une croyance accrue en l’hypnose collective. Jubal trouva que les plaisanteries de Mike étaient d’un goût atroce. Puis il se souvint de ce que lui-même avait fait un jour à l’école de médecine… le doyen… un cadavre plutôt avancé… heureusement qu’il avait mis des gants de caoutchouc !
Ce qu’il apprécia dans la peu glorieuse carrière militaire de Mike, c’est que Jill passa ces trois semaines à la maison ; Mike revint, apparemment indemne, et très fier d’avoir obéi aux désirs de Jill en ne faisant disparaître personne – juste quelques objets inanimés… bien qu’il gnoquât que, si Jill n’avait pas eu cette faiblesse, il aurait pu rendre cette terre plus agréable à habiter. Jubal n’en disconvint pas ; il avait lui-même une liste fort longue de personnes dont la présence était, pour dire le moins, inutile.
Étant unique, Mike faisait ses expériences d’une manière unique. Tout cela était fort bien. Mais sa dernière invention… « Le révérend docteur Valentin Michaël Smith, B.A., D.D. et D. Phil., Fondateur et Pasteur de l’Église de Tous les Mondes, S.A. » Brrr ! C’était déjà assez terrible qu’il ait voulu devenir curé, au lieu de laisser l’âme des autres en paix, comme il convient à un gentleman, mais cette liste de pseudo-diplômes universitaires… Cela lui donnait envie de vomir.
Le pire était que Mike affirmait que c’était Jubal lui-même qui lui en avait donné l’idée, en parlant un jour de ce qu’une église doit, et ne doit pas, être. Jubal ne se souvenait pas lui en avoir parlé, mais c’était fort possible.
Mike avait agi avec beaucoup de prudence. Quelques mois dans une université très petite, très sectaire et très pauvre… quelques examens, une dissertation de doctorat de religions comparées qui était d’une érudition phénoménale mais manquait totalement de conclusions, son ordination dans une secte reconnue mais provinciale, un cadeau (anonyme) à l’université après l’obtention de son doctorat, un autre doctorat décerné honoris causa pour « contributions à la connaissance interplanétaire » par une université pourtant sérieuse (mais Mike avait fait savoir qu’il ne participerait à une conférence sur le système solaire qu’à ce prix). Dans le passé, Mike avait refusé toutes les offres, de Cal-Tech au Kaiser-Wilhelm-Institut… Harvard ne put résister à l’appât.
Bah ! pensa Jubal avec cynisme, ils sont devenus aussi rouges que leur bannière. Ensuite, Mike devint pour quelques semaines aumônier-assistant dans sa très pieuse alma mater, puis rompit avec la secte et créa sa propre église. C’était parfaitement orthodoxe, légalement inattaquable, aussi vénérable que le schisme luthérien – et aussi nauséabond que des ordures vieilles d’une semaine.