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— Vous ne diriez pas cela si vous aviez vu ce que j’ai vu.

— Non, je ne le ferai pas. Et deuxièmement, je ne le pourrais pas. Ni Douglas, d’ailleurs.

— Mais voyons, Jubal, Mike accepterait toute décision que vous prendriez concernant son argent. Il ne la comprendrait probablement même pas.

— Oh, que si ! Récemment, Mike m’a envoyé son testament pour que je lui fasse part de mes critiques. C’est un des documents les plus habiles que j’aie jamais lus. Reconnaissant qu’il avait plus d’argent que ses héritiers ne pourraient en dépenser, il en a utilisé une partie pour protéger le reste. C’est absolument à toute épreuve contre les héritiers présomptifs, tant du côté de ses parents légaux que de celui de ses parents naturels – il sait qu’il est un bâtard, mais je me demande comment il l’a appris –, sans compter tous les membres du groupe de l’Envoy. Bref, pour attaquer son testament il faudrait pratiquement renverser le gouvernement. Il connaît les moindres détours juridiques et financiers. Je n’ai rien trouvé à critiquer. » (Même pas, pensa Jubal, les réserves vous concernant, mon frère !) « Ne me dites pas que je pourrais manigancer quelque chose en ce qui concerne sa fortune. »

Ben parut abattu. « Dommage.

— Et même si je le pouvais – et voulais –, cela ne servirait à rien. Cela fait presque un an que Mike n’a pas pris un seul dollar sur son compte. Douglas m’a téléphoné à ce propos – Mike ne répond même pas à ses lettres.

— Rien retiré ? Il dépense des fortunes, pourtant.

— Son “église” rapporte peut-être gros.

— Le plus curieux, c’est que ce n’est pas vraiment une église.

— Ah ? Quoi d’autre, alors ?

— C’est… surtout une école de langues.

— Répétez cela ?

— Une école pour enseigner la langue martienne.

— Dans ce cas, je préférerais de loin qu’il n’appelle pas ça une église.

— Selon la définition officielle, je pense que c’en est une.

— Mais voyons, Ben, une piste de patinage sur glace est une église, à partir du moment où une quelconque secte déclare que le patinage est essentiel à la foi, ou simplement qu’il remplit une fonction désirable. On chante bien à la gloire de Dieu – pourquoi ne patinerait-on pas pour la même raison ? En Malaisie il existe des temples qui, pour le touriste non averti, semblent être des asiles de nuit pour serpents… et la Haute cour qui protège nos sectes les considère légalement comme des « églises ».

— Mike aussi élève des serpents… N’importe quoi peut donc être une église, Jubal ? Et rien n’est interdit ?

— Mmm… c’est un sujet très controversé. En principe, une église ne peut pas faire payer pour prédire l’avenir ou pour évoquer les esprits des morts, mais elle peut accepter des « offrandes » qui sont en fait des honoraires obligatoires. Les sacrifices humains sont illégaux… mais sont pratique courante en divers points du globe, et sans doute même ici, dans ce pays qui fut celui de la liberté. Il suffit de faire les choses interdites dans le saint des saints dont les gentils sont exclus. Pourquoi cette question, Ben ? Mike fait-il des choses qui pourraient le mener en prison ?

— Je ne pense pas, non.

— De toute façon, du moment qu’il est prudent… les Fostérites ont démontré que l’on pouvait faire impunément à peu près n’importe quoi. Joseph Smith a été lynché pour bien moins.

— Mike a beaucoup emprunté aux Fostérites. C’est une partie de ce qui me tracasse.

— Qu’est-ce qui vous tracasse, au juste ?

— Ah ! Jubal, cela ne peut se dire qu’entre frères d’eau.

— Dois-je me faire mettre une fausse dent avec du cyanure dedans ?

— Les membres du cercle intérieur sont censés pouvoir se désincarner volontairement ; pas besoin de cela.

— Je n’en suis pas arrivé là, Ben, mais je connais des moyens. Allez, je vous écoute.

— J’ai dit que Mike élevait des serpents. C’est vrai au sens propre et au sens figuré. Son temple est une vraie fosse aux serpents. C’est très grand : un vaste auditorium pour les réunions publiques, plusieurs petits pour des réunions sur invitations, un tas de petites salles, et leurs appartements. Jill m’avait envoyé un radiogramme me disant où aller, et je me suis fait déposer devant l’entrée privée située à l’arrière des bâtiments. Les appartements sont au-dessus de l’auditorium. Ce qu’on peut imaginer de plus intime dans une grande ville. »

Jubal fit un signe d’assentiment. « Que nos actes soient légaux ou illégaux, les voisins sont toujours gênants.

— Dans leur cas, c’était une très bonne idée. Je suis certain d’avoir été observé, quoique je n’aie pas pu voir par quel moyen. En tout cas, les portes extérieures s’ouvrirent. Je franchis deux autres portes automatiques, puis montai par un tube pneumatique. Je n’en avais jamais vu de ce genre, Jubal. Pas contrôlé par le passager, mais par une personne invisible. Et puis… je ne sais pas, mais la sensation était différente de ce que l’on ressent habituellement.

— Je n’en ai jamais emprunté et ne le ferai jamais, dit Jubal catégoriquement.

— Celui-là vous aurait plu. On est porté doucement, comme une plume.

— Il se peut, mais je n’ai pas confiance dans la mécanique ; ça mord. » Jubal ajouta : « Toutefois, la mère de Mike était un des plus grands ingénieurs ayant jamais vécu, et son vrai père n’en était pas loin. Il n’y aurait rien de surprenant à ce que Mike ait amélioré les tubes pneumatiques jusqu’à les rendre dignes de l’être humain.

— Bref. En haut, j’atterris en douceur, sans avoir besoin du filet de sécurité. À vrai dire, je n’en vis même pas. D’autres portes automatiques me donnèrent accès à un immense living. Curieusement meublé, dans un style très austère. Ah, Jubal, les gens pensent que vous avez un drôle de ménage.

— Quelle stupidité !

— En tout cas, votre maisonnée est un pensionnat de jeunes filles, comparée à ce qui se passe chez Mike. J’entre, et la première chose que j’aperçois me fait penser que je dois avoir mal vu. Une môme, tatouée du menton aux orteils, et sans un fil sur elle. Tatouée partout Fantastique !

— Quel lourdaud vous faites, Ben. J’ai connu une fille tatouée, jadis. Elle était très gentille.

— Eh bien… celle-là est gentille aussi, une fois qu’on s’est habitué à son supplément illustré. Sans compter qu’elle se promène généralement avec un serpent.

— Je me demandais s’il s’agissait de la même. Il y a très peu de femmes entièrement tatouées. Mais celle que je connaissais, il y a trente ans de cela, avait l’horreur habituelle des serpents. Personnellement j’aime beaucoup ces animaux… et je serais très heureux de faire la connaissance de votre amie.

— Vous la verrez quand vous irez voir Mike. Elle lui sert plus ou moins de majordome. Patricia, mais appelez-la Pat ou Patty.

— Mais oui ! Jill l’a en très haute estime. Mais elle ne m’avait jamais parlé de ses tatouages.

— En fait, il pourrait s’agir de votre amie, Jubal. Je l’ai appelée « môme », mais il s’agissait d’une première impression. Elle parait vingt ans, mais affirme que c’est l’âge de son fils aîné. En tout cas, elle trottina vers moi, me mit les bras autour du cou, et m’embrassa en me disant : « Tu es Ben ! Bienvenue, mon frère. Je t’offre de l’eau. »

— Elle en était déjà au tutoiement ?

— Ils se tutoient tous là-dedans. Ah ! Jubal, cela fait des années que je suis journaliste, et j’en ai vu de toutes les couleurs, mais je n’avais jamais été embrassée par une fille inconnue vêtue en tout et pour tout de ses tatouages. J’étais embarrassé.