— Instinct ? Pfui !
— Mais si. Ma mère ne m’a jamais appris à ne pas être cannibale. Enfin ! J’ai toujours su que c’était un péché. Mon estomac se retourne rien que d’y penser. C’est un instinct fondamental. »
Jubal poussa un gémissement. « Ah, Duke, comment avez-vous pu si bien apprendre la mécanique sans jamais savoir comment vous fonctionnez vous-même ? Votre maman n’a pas eu besoin de vous dire : « Il ne faut pas manger tes petits camarades, mon chéri ; ça ne se fait pas », parce que vous avez bu cette notion dans la culture ambiante. Comme moi. Des blagues sur les cannibales et les missionnaires, des dessins humoristiques, contes de fées, récits d’épouvante et la suite. Ça ne peut pas être un instinct, fiston. Historiquement, le cannibalisme est une coutume largement répandue dans toute l’humanité. Vos ancêtres, mes ancêtres, tout le monde…
— Vos ancêtres, peut-être.
— Dites-moi, Duke, avez-vous du sang indien ?
— Oui, un huitième. Et alors ?
— Et alors ? Il y avait sans doute encore des cannibales dans votre famille alors qu’il n’y en avait plus depuis longtemps dans la mienne !
— Hein ? Espèce de vieux chauve… !
— Calmez-vous ! Le cannibalisme rituel était commun dans toutes les cultures aborigènes d’Amérique. D’autre part, nous pouvons fort bien avoir une pointe de sang congolais – et nous y revoilà. Mais même si nous étions de race « purement » nord-européenne (une notion stupide car les écarts conjugaux ont toujours été plus fréquents qu’on ne veut bien l’admettre) la question serait seulement de savoir de quels cannibales nous descendons. L’humanité entière dément l’« instinct » dont vous parlez.
— D’accord, d’accord. Je sais qu’on ne peut pas discuter avec vous – vous déformez toujours les faits. Admettons que nous descendions de sauvages qui ne savaient pas que c’était mal – mais maintenant, nous sommes devenus civilisés. Moi, du moins. »
Jubal eut un sourire épanoui. « Ce qui implique que je ne le suis pas. En fait, je considère notre tabou contre le cannibalisme comme une excellente chose… parce que nous ne sommes pas civilisés.
— Quoi !
— Si nous n’avions pas un tabou si fort que vous le prenez pour un instinct, je pourrais faire une longue liste de gens auxquels je préférerais ne pas tourner le dos, surtout au prix où est le bifteck de nos jours. »
Duke daigna sourire. « Je préférerais ne pas le risquer avec mon ex-belle-mère.
— Et notre charmant voisin du sud, qui se préoccupe si peu du bétail des autres pendant la saison de chasse ? Je veux bien parier que nous finirions dans son freezer. Mais j’ai confiance en Mike, parce que Mike, lui, est civilisé. »
Duke ouvrit de grands yeux.
« Mike est totalement civilisé, à la martienne. Duke, j’ai suffisamment discuté avec lui pour savoir que la coutume martienne n’est pas la loi de la jungle. Ils mangent leurs morts au lieu de les enterrer, de les brûler ou de les exposer aux vautours ; c’est une coutume profondément religieuse. Jamais on ne coupe un Martien en morceaux contre sa volonté. En fait, le concept même de meurtre leur est inconnu. Un Martien meurt lorsqu’il l’a décidé, après en avoir discuté avec ses amis et obtenu le consentement des fantômes de ses ancêtres. Ayant décidé de mourir, il le fait, aussi simplement que vous fermez les yeux. Pas de violence, pas de maladie, même pas un abus de somnifères. En une seconde, de vivant qu’il était, il devient un fantôme. Et alors, ses amis mangent ce qui ne peut plus lui servir, en le « gnoquant » comme dirait Mike et en louant ses vertus tout en étalant la moutarde. Le fantôme assiste au festin ; c’est une sorte de bar mitzvah ou de cérémonie de confirmation par laquelle le fantôme accède au statut d’« Ancien » – une sorte de vénérable homme d’État en retraite, si je comprends bien. »
Duke fit une grimace. « Quels ramassis de superstitions !
— Pour Mike, c’est une cérémonie joyeuse et solennelle. » Duke renifla bruyamment. « Voyons, Jubal, vous ne croyez pas en ces histoires de fantômes, quand même ? C’est du cannibalisme combiné avec une continuation de la hiérarchie sociale dans l’au-delà.
— Je n’irai pas jusque-là, mais j’avoue que je trouve ces « Anciens » un peu difficiles à avaler. Pourtant, Mike en parle comme nous parlerions du voisin d’en face. Quant au reste… Duke, de quelle Église faites-vous partie ? » Lorsqu’il le lui eut dit, Jubal continua : « C’est ce que je pensais ; au Kansas, la plupart des gens font partie de celle-là ou d’autres si proches qu’on ne peut pas les distinguer entre elles. Dites-moi comment vous vous sentez lorsque vous participez au cannibalisme symbolique qui joue un si grand rôle dans le rituel de votre Église ?
— Qu’est-ce que vous racontez là ? »
Jubal le regarda solennellement. « Vous n’êtes pas allé plus loin que le catéchisme ? Vous ne preniez pas part aux cérémonies ?
— Si, bien sûr. Et j’y vais toujours – mais pas souvent.
— Je pensais que vous n’aviez peut-être pas le droit de la recevoir. Vous savez certainement de quoi je parle. » Jubal se leva. « Je ne discuterai pas des différences entre une forme de cannibalisme rituel et une autre. Mais j’ai assez perdu de temps pour essayer de vous débarrasser de vos préjugés. Vous partez ? Si oui, je vous escorte. Sinon, restez, et mangez avec le reste des cannibales. »
Duke plissa le front. « Je crois que je reste.
— Je m’en lave les mains. Vous avez vu les films. Si vous êtes assez malin pour tamiser du sable, vous devez avoir compris que ce « Martien » peut être dangereux.
— Je ne suis pas aussi stupide que vous le croyez, Jubal. Mais je ne me laisserai pas chasser d’ici par Mike. » Il ajouta : « Vous dites qu’il est dangereux. Mais je ne vais pas le provoquer. Je le trouve d’ailleurs sympathique par bien des côtés.
— Je vois que vous le sous-estimez toujours. Écoutez, Duke, si vous avez des sentiments d’amitié pour lui, la meilleure chose que vous puissiez faire c’est de lui offrir un verre d’eau. Vous comprenez. Devenez son « frère d’eau ».
— Hum… J’y réfléchirai.
— Mais ne trichez pas, Duke. Si Mike accepte votre offre, ce sera sérieux. Il vous fera entièrement confiance – ne le faites donc que si vous vous sentez prêt à avoir confiance en lui et à le soutenir, même si les choses tournent très mal. C’est tout ou rien.
— Je sais. C’est pourquoi j’avais dit que j’y réfléchirai.
— D’accord. Mais ne retardez pas trop votre décision. Je pense que cela ira mal d’ici très peu de temps. »
14
À Laputa, selon Lemuel Gulliver, aucune personne d’importance n’écoutait ou ne parlait sans l’aide d’un « climénole » aussi appelé « gifleur », car la fonction de ce serviteur était de frapper la bouche et les oreilles de son maître à l’aide d’une vessie chaque fois que, dans l’opinion dudit serviteur, il était désirable que son maître parlât ou écoutât. Il était impossible de parler avec un Laputien de la classe des maîtres sans le consentement de son climénole.
Le système du climénole était inconnu sur Mars. Les Anciens n’en avaient pas davantage besoin qu’un serpent n’a besoin de souliers. Les Martiens encore incarnés auraient pu en avoir, mais ce concept était contraire à leur règle de vie.
Un Martien ressentant le besoin de quelques minutes ou années de contemplation les prenait ; si un ami désirait lui parler, il attendait. Avec l’éternité devant soi il n’y a aucune raison de se hâter. La hâte ne leur était même pas concevable. La vitesse, la rapidité, la simultanéité, l’accélération et autres abstractions du monde de l’éternité existaient dans leurs mathématiques, mais non dans leurs émotions.