Выбрать главу

Sur la planète Terra, le système du climénole connut un lent développement. Il fut un temps où tout souverain terrestre tenait une cour publique où le plus humble pouvait venir devant lui sans intermédiaire. Il en demeura des traces longtemps après la disparition des rois – au XXe siècle encore, les portes de bien des grands étaient ouvertes à n’importe quel clochard, poivrot ou marchand ambulant. Les restes de ce principe furent embaumés dans les amendements 1 et 9 de la Constitution des États-Unis, supplantés depuis par les lois de la Fédération mondiale.

À l’époque où le Champion revint de Mars, le principe d’accès direct au souverain était lettre morte, quel que fût le système de gouvernement, et l’importance d’un personnage pouvait se voir au nombre de climénoles le séparant du vulgaire. Ils étaient connus sous les noms de secrétaires d’État, secrétaires privés, secrétaires des secrétaires privés, assistants de presse, réceptionnistes, “public-relations”, etc., mais tous étaient des « gifleurs » car tous disposaient d’un droit de veto arbitraire sur les communications venant de l’extérieur.

Ce réseau de personnages officiels créa à son tour un réseau de personnages officieux qui frappaient le grand homme sans l’autorisation des climénoles officiels à l’occasion de réceptions, en disposant d’entrées par la petite porte ou en connaissant quelque numéro de téléphone secret. On appelait ces personnages officieux « partenaire de golf », « cabinet occulte », « lobbyiste », « politicien en retraite », et ainsi de suite. Ces officieux finirent par devenir d’un accès aussi difficile que le Grand Homme lui-même, et des officieux au second degré naquirent pour tenter de contourner les précédents. Pour un personnage de première importance, le réseau officieux était aussi complexe que la phalange officielle entourant un personnage seulement « très important ».

Le docteur Jubal Harshaw, clown professionnel, révolutionnaire amateur et parasite par vocation, partageait presque l’attitude des Martiens vis-à-vis de la « hâte ». Conscient qu’il n’avait que peu de temps à vivre, et ne possédant ni la foi martienne ni celle du Kansas en l’immortalité, il avait pour but de vivre chaque moment comme une éternité dorée – sans peur et sans espoir, avec un plaisir de sybarite. À cette fin, il lui fallait quelque chose de plus grand que le tonneau de Diogène mais de plus petit que le palais de Kubilai khan : quelques hectares protégés des indiscrets par une clôture électrifiée, une maison de quelque quatorze pièces avec des secrétaires toujours prêtes à accourir et autres conforts modernes. Pour faire subsister ce nid austère et ses habitants, il fournissait un effort minimal pour des gains maximaux car il est plus facile d’être riche que pauvre. Harshaw désirait vivre dans un luxe paresseux, en faisant ce qui amusait Harshaw.

Il se sentait blessé lorsque les circonstances l’obligeaient à se hâter et n’aurait jamais avoué qu’il y prenait plaisir.

Ce matin-là, il lui fallait parler au chef de l’Exécutif de la planète. Il savait que le système des climénoles rendait une telle entreprise pratiquement impossible. Harshaw dédaignait de s’entourer de climénoles adaptés à son rang. Il répondait lui-même au téléphone s’il se trouvait à proximité, parce que chaque appel lui donnait une chance d’être grossier avec un étranger qui osait le déranger sans raison valable – valable selon la définition de Harshaw. Il savait que les conditions étaient tout autres au palais de l’Exécutif. M. le secrétaire général ne répondait pas lui-même au téléphone. Mais Harshaw avait des années d’expérience pour déjouer les coutumes des hommes. Il s’y attaqua de fort bonne humeur, tout de suite après le petit déjeuner.

Son nom lui permit de franchir lentement plusieurs couches de gifleurs. Il était suffisamment connu à sa façon pour qu’on ne le coupe jamais. De secrétaire en secrétaire, il aboutit à un jeune homme fort civil apparemment prêt à l’écouter discourir pendant des heures sur n’importe quel sujet – mais pas à le mettre en communication avec l’honorable Mr. Douglas.

Harshaw savait qu’il obtiendrait un résultat s’il affirmait avoir l’Homme de Mars chez lui – mais il doutait que ce résultat fût à sa convenance. La mention de Smith annihilerait toutes ses chances d’atteindre Douglas mais provoquerait des réactions de la part de ses subordonnés – et cela, il ne le voulait à aucun prix. La vie de Caxton était en jeu et il ne pouvait pas risquer une catastrophe à cause du manque d’autorité ou de l’excès d’ambition d’un sous-fifre.

Ce refus poli mais persistant finit par lui faire perdre patience. « Écoutez, jeune homme, si vous n’avez aucune autorité, passez-moi quelqu’un qui en a ! Donnez-moi Mr. Gilbert Berquist. »

Le jeune homme perdit son sourire, à la grande joie de Jubal ; qui profita de son avantage : « Alors ? Ne restez pas sans rien faire ! Appelez Gil sur une ligne intérieure et dites-lui que vous avez fait attendre Jubal Harshaw. »

Le visage resta impassible. « Nous n’avons pas de Mr. Berquist ici.

— Peu m’importe où il est. Cherchez-le ! Si vous ne connaissez pas Gil Berquist, demandez à votre patron. Mr. Gilbert Berquist, assistant personnel de Mr. Douglas. Si vous travaillez au palais vous l’avez vu : trente-cinq ans, un mètre quatre-vingts, cheveux cendrés clairsemés au sommet de la tête, sourit beaucoup et a des dents parfaites. Si vous n’osez pas le déranger, adressez-vous directement à votre patron. Cessez de vous ronger les ongles et agissez !

— Ne quittez pas, s’il vous plaît, dit le jeune homme, je vais me renseigner.

— Certainement. Je veux Gil. » L’image fut remplacée par des formes abstraites, et une voix mielleuse susurra : « Ne quittez pas s’il vous plaît ; ce délai ne vous sera pas facturé ; détendez-vous…» De la musique douce s’éleva. Jubal regarda autour de lui. D’un côté, hors de l’angle de vision du téléphone, Anne lisait. De l’autre, l’Homme de Mars regardait la stéréo.

Jubal se dit qu’il devrait faire remettre cette boîte obscène au sous-sol. « Qu’est-ce que vous regardez, Mike ? » lui demanda-t-il en allongeant le bras pour remettre le son.

« Je ne sais pas, Jubal », répondit Smith.

Le son confirma ce que Jubal avait craint : Mike regardait un service fostérite ; le Berger lisait des notices : « La jeune équipe Esprit et Action vous fera une démonstration ; venez nombreux, ce sera de la belle bagarre ! L’entraîneur de notre équipe, Frère Hornsby, m’a demandé de dire aux garçons de n’apporter que leurs casques, leurs gants et leurs bâtons. Nous n’allons pas punir des pécheurs cette fois ! Toutefois, les Petits Chérubins seront là avec leurs trousses de premiers secours, en cas de zèle excessif. » Le Berger sourit largement avant de continuer : « Et maintenant, Mes Enfants, une nouvelle merveilleuse ! Un message de l’Ange Ramzai pour Frère Arthur Renwick et sa brave femme Dorothée. Votre prière a été approuvée et vous monterez aux cieux jeudi matin à l’aube ! Levez-vous, Art ! Levez-vous, Dottie ! Saluez la salle ! »

La caméra montra la congrégation et se centra sur Frère et Sœur Renwick. Des applaudissements et des alléluias ! frénétiques les saluèrent et il répondit en levant les poings comme un boxeur tandis que sa femme toute rougissante essuyait une larme.