La caméra revint au Berger qui leva la main pour demander le silence. « La fête du Bon Voyage commencera à minuit, heure de fermeture des portes. Arrivez donc de bonne heure, et que ce soit la fête la plus gaie que notre congrégation ait connue ; nous sommes tous fiers d’Art et de Dottie. Les services funéraires auront lieu trente minutes après l’aube, et seront immédiatement suivis d’un petit déjeuner pour ceux qui travaillent tôt. » Puis, le Berger devint sévère et sa tête s’agrandit jusqu’à occuper tout l’écran. « Après notre dernier Bon Voyage, le sacristain a trouvé dans une des Chambres Heureuses une bouteille vide – d’une marque distillée par des pécheurs. C’est du passé, n’en parlons plus. Le frère qui avait commis cet écart s’est confessé et a fait sept fois pénitence, refusant même d’acheter l’indulgence habituelle. Mais réfléchissez bien, Mes Enfants, cela vaut-il la peine de risquer son bonheur éternel pour gagner quelques sous sur une marchandise profane ? Regardez toujours s’il y a bien le saint Sceau d’Agrément de l’évêque Digby, et ne laissez pas un pécheur vous convaincre d’acheter quelque chose de « tout aussi bon ». Ceux qui nous soutiennent ont droit à notre soutien. Excusez-moi, Frère Art, d’aborder un tel sujet…
— Non, non, Berger, allez-y !
— … en un jour aussi fortuné. Mais nous ne devons jamais oublier…» Jubal ferma le son.
« Mike, vous n’avez pas besoin de cela.
— Non ?
— Eh bien…» Oh, il fallait bien qu’il l’apprît un jour ou l’autre. « Non, allez-y, Mike. Mais parlez-m’en après.
— Oui, Jubal. »
Harshaw allait ajouter quelque chose pour lutter contre sa tendance à prendre à la lettre tout ce qu’il entendait, mais la musique cessa et une image apparut sur l’écran du téléphone – celle d’un homme d’une quarantaine d’années, que Jubal étiqueta immédiatement « flic ».
« Vous n’êtes pas Gil Berquist, dit-il avec agressivité.
— Que lui voulez-vous ? »
Jubal prit un air peiné. « Lui parler. Dites-moi, mon ami, vous êtes fonctionnaire ? » L’homme hésita. « Oui. Et vous devez…
— Je ne « dois » rien du tout ! Je suis un citoyen et vous êtes payé grâce à mes impôts. Depuis ce matin, j’essaie de donner un simple coup de téléphone, et on me passe d’un bovin à cervelle de moucheron à l’autre… et maintenant vous ! Donnez-moi vos nom, titre et numéro d’identification. Ensuite, je parlerai à Mr. Berquist.
— Vous n’avez pas répondu à ma question.
— Allons, allons, rien ne m’y oblige. Je suis un simple citoyen. Vous pas – et n’importe quel citoyen a le droit de vous demander ces renseignements. O’Kelly contre État de Californie, 1972. J’exige que vous vous identifiez : nom, titre, numéro matricule. »
L’homme répondit d’une voix neutre : « Vous êtes le docteur Jubal Harshaw. Vous appelez de…
— Ah, voilà pourquoi ça a été si long ! C’est stupide. Je suis dans l’annuaire, et chacun sait qui je suis. À condition de savoir lire. Vous savez lire ?
— Docteur Harshaw, je suis un officier de police et je vous demande de coopérer avec moi. Pour quelle raison…
— Doucement, monsieur ! Je suis avocat. Un citoyen n’est contraint de coopérer avec la police que dans certaines conditions. Par exemple, lors de la poursuite d’un malfaiteur – et même dans ce cas, l’officier de police doit justifier de ses titres. Qui poursuivez-vous, monsieur ? Allez-vous plonger à travers ce fichu instrument ? Deuxièmement, on peut demander à un citoyen de collaborer dans des limites raisonnables et légales au déroulement d’une enquête de police…
— Il s’agit d’une enquête.
— Sur quoi, monsieur ? Avant de pouvoir demander mon aide, vous devez vous identifier, prouver votre bonne foi, indiquer vos intentions et, si je l’exige, citer le code et prouver qu’il existe une « nécessité raisonnable ». Vous n’avez rien fait de tout cela. Je désire parler à Mr. Berquist. »
L’homme avait visiblement du mal à se maîtriser, mais il répondit : « Je suis le capitaine Heinrich du Bureau fédéral des S.S. Le fait que vous m’ayez contacté en appelant le palais de l’Exécutif devrait suffire à prouver la véracité de mes dires. Toutefois…» Il sortit un portefeuille, l’ouvrit et le tendit vers l’objectif. Harshaw y jeta un coup d’œil.
« Fort bien, capitaine, grommela-t-il. Et maintenant, pourriez-vous m’expliquer pourquoi vous m’empêchez de parler à Mr. Berquist ?
— Mr. Berquist n’est pas disponible.
— Il fallait me le dire plus tôt ! Transmettez donc mon appel à une personne du rang de Berquist, c’est-à-dire à un des collaborateurs directs du secrétaire général. Je me refuse à être envoyé sur les roses par un quelconque sous-fifre qui n’a même pas l’autorité de se moucher tout seul. Si Gil n’est pas là, passez-moi quelqu’un d’un rang au moins égal, et vite !
— Vous avez essayé de joindre le secrétaire général ?
— Exactement.
— Pourriez-vous m’expliquer ce que vous lui voulez ?
— Je ne le pourrai pas. Êtes-vous un collaborateur confidentiel du secrétaire général ? Êtes-vous dans ses secrets ?
— La question n’est pas là.
— La question est précisément là. En tant qu’officier de police, vous devriez le savoir. J’expliquerai, à une personne qui ait la confiance de Mr. Douglas et qui ait droit de regard sur les documents secrets, juste ce qu’il faut pour m’assurer que le secrétaire général accepte mon appel. Êtes-vous certain qu’il soit impossible de joindre Mr. Berquist ?
— Absolument certain.
— Alors, quelqu’un d’autre – mais du même rang.
— Si c’est secret à ce point, vous ne devriez pas vous fier au téléphone.
— Mon cher capitaine ! Puisque vous avez fait suivre cet appel, vous devriez savoir que mon téléphone est équipé pour recevoir des appels en sécurité maximale. »
Négligeant de répondre à cela, l’officier S.S. dit : « Docteur, je vais être franc. Tant que vous n’aurez pas expliqué la raison de votre appel, vous n’arriverez nulle part. Si vous rappelez, on vous redonnera mon bureau. Appelez cent fois, appelez dans un mois – ce sera pareil. Jusqu’à ce que vous coopériez avec nous. »
Jubal sourit. « Ce n’est plus nécessaire, car vous avez laissé échapper – par hasard, ou intentionnellement ? – le renseignement dont nous avions besoin avant d’agir… s’il le faut. Je peux les retenir jusqu’à ce soir… mais le mot de passe n’est plus « Berquist ».
— De quoi parlez-vous ?
— Je vous en prie, cher capitaine – pas sur un circuit non brouillé. Mais vous savez, ou devriez savoir, que je suis un philosophuncule de première classe en service actif.
— Répétez cela ?
— Vous n’avez donc pas étudié l’amphigouri ? On se demande ce qu’on vous apprend à l’école ! Retournez à votre bilboquet ; je n’ai pas besoin de vous. » Jubal ferma le circuit et régla l’appareil pour dix minutes de refus. « Venez, les enfants », dit-il, puis il retourna paresser près de la piscine. Il demanda à Anne d’avoir sa robe de Témoin à portée de la main, à Mike de ne pas trop s’éloigner et donna à Myriam des instructions concernant le téléphone, puis s’installa dans sa chaise longue.
Il n’était pas mécontent de lui. Il ne s’était pas attendu à joindre Douglas du premier coup, et sa reconnaissance avait révélé un point faible dans la muraille entourant le secrétaire général. Il espérait que sa passe d’armes avec Heinrich lui vaudrait un appel provenant de plus haut.
Sinon, le petit échange de compliments avec le S.S. était fort satisfaisant en lui-même. Harshaw tenait que certains pieds sont faits pour marcher dessus, afin d’améliorer la race, d’augmenter le bien général et de minimiser l’antique insolence de la bureaucratie. Et il était évident que Heinrich avait de tels pieds.