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Mais combien de temps lui restait-il ? En plus de l’écroulement imminent de sa « bombe » et de la promesse qu’il avait faite à Jill de s’occuper de Caxton, un nouvel événement sollicitait son attention : Duke était parti.

Parti pour la journée ou parti pour de bon (ou pour le mal), il n’en savait rien. Au dîner, il était là. Au petit déjeuner, on ne l’avait pas vu. En soi, cela n’avait rien d’extraordinaire, et personne ne semblait s’inquiéter de son absence.

Jubal regarda en direction de Mike, qui s’entraînait à plonger exactement comme Dorcas. Il s’était volontairement abstenu de l’interroger sur le sort de Duke. Il est des vérités qu’il vaut mieux ignorer. Il regretta sa faiblesse. « Mike, venez voir.

— Oui, Jubal. » L’Homme de Mars sortit de la piscine et trotta vers lui comme un chien fidèle. Harshaw le regarda – il devait avoir pris au moins dix kilos depuis son arrivée, et rien que du muscle. « Mike, savez-vous où est Duke ?

— Non, Jubal. »

Ce problème était donc réglé. Mike ne savait pas mentir. Oh, mais ce n’était pas si simple. Après tout, il ignorait aussi « où » se trouvait la caisse qu’il avait escamotée. « Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois, Mike ?

— Ce matin, au moment de faire le petit déjeuner, je l’ai vu monter quand Jill et moi descendions. » Il ajouta avec fierté : « J’ai aidé à cuire.

— Et vous ne l’avez pas revu depuis ?

— Je ne l’ai pas revu, Jubal. J’ai fièrement brûlé des toasts.

— Je n’en doute pas. Vous allez faire un bon mari, si vous ne faites pas attention.

— Oh, j’ai brûlé en faisant très attention.

— Jubal ?

— Oui, Anne ?

— Duke a déjeuné tôt puis a filé en ville. Je croyais que vous le saviez. »

Jubal se sentit soulagé. Non qu’il tienne à Duke – oh non ! Cela faisait des années qu’il évitait soigneusement de s’attacher à qui que ce soit. Mais cela l’aurait embêté. Un peu, du moins.

Quel statut violait-on en tournant un homme à quatre-vingt-dix degrés de tout le reste ?

Ce n’était pas un meurtre, tant qu’il s’agissait d’autodéfense ou de la défense d’une personne menacée, comme dans le cas de Jill. Peut-être pourrait-on appliquer les lois de l’État de Pennsylvanie contre la sorcellerie ? L’acte d’accusation risquerait d’être prometteur.

Pourrait-on intenter une action contre lui pour avoir hébergé l’Homme de Mars ? À quel titre ? Il faudrait mettre au point de nouvelles lois. Mike avait déjà porté un rude coup à la médecine et à la physique, bien que les praticiens n’en fussent pas encore conscients. Harshaw se souvint de la tragédie que la relativité avait été pour bien des savants. Incapables de la digérer, ils s’étaient réfugiés dans une vaine colère contre Einstein. La vieille garde ne peut que mourir pour faire place à des esprits nouveaux.

Son grand-père lui avait dit que la même chose s’était passée en médecine avec la découverte des microbes ; bien des médecins étaient descendus dans la tombe en traitant Pasteur de crétin, de menteur et pire encore – sans daigner examiner des preuves dont leur « bon sens » affirmait l’impossibilité.

Eh bien, il était probable que Mike causerait un chaos plus grand que Pasteur et Einstein réunis. Ce qui le fit penser… « Larry ! Où est Larry ?

— Ici, annonça le haut-parleur, à l’atelier.

— Vous avez le bouton d’alarme ?

— Bien sûr. Je dors même avec, comme vous me l’avez demandé !

— Bon, montez vite et donnez-le à Anne. Anne gardez-le avec votre robe.

— J’arrive, patron, répondit Larry. C’est bientôt le compte à rebours ?

— Faites ce que je vous demande et ne vous inquiétez pas du reste. » L’Homme de Mars était toujours devant lui, immobile comme une statue. Une statue ?… Jubal fouilla dans sa mémoire. Oui, le David de Michel-Ange ! Tout y était, les mains et les pieds minuscules, le visage serein et sensuel, les cheveux ondulés et trop longs. « C’est bien, Mike. C’était tout.

— Oui, Jubal. » Mais il ne s’en alla pas.

« Vous voulez quelque chose ? lui demanda Jubal.

— À propos de cette fichue boîte à gueulantes… Vous m’aviez dit de vous en parler après.

— Ah oui. » Harshaw se souvint avec écœurement de l’émission fostérite. « Mais cela s’appelle un récepteur de stéréovision, pas une « fichue boîte à gueulantes ».

— Ce n’est pas une fichue boîte à gueulantes ? dit Mike avec surprise. Je vous avais mal entendu ?

— C’est une fichue boîte à gueulantes, mais vous devez l’appeler récepteur de stéréovision.

— Je l’appellerai récepteur de stéréovision. Mais pourquoi, Jubal ? Je ne gnoque pas. »

Harshaw soupira. Il avait trop souvent monté ces escaliers-là. Chaque conversation avec Smith révélait des traits du comportement humain impossibles à justifier par la logique, et toute tentative d’explication risquait de se prolonger pendant des heures. « Je ne le gnoque pas moi-même, Mike, admit-il, mais Jill veut que vous le disiez ainsi.

— Je le ferai, Jubal ; Jill le veut.

— Parlez-moi de ce que vous avez vu et entendu – et de ce que vous en gnoquez. »

Mike se souvenait du moindre mot et de la moindre image, y compris la publicité. Comme il avait presque terminé l’encyclopédie, il avait lu les articles sur Religion, Christianisme, Islam, Judaïsme, Confucianisme, Bouddhisme, et sujets annexes. Et il n’en avait rien gnoqué.

Jubal apprit que : a) Mike ignorait que le service fostérite fût religieux ; b) il se souvenait de ce qu’il avait lu sur les religions mais l’avait classé pour méditation ultérieure, n’y ayant rien compris ; c) bien qu’il pût citer les définitions du dictionnaire, il n’avait qu’une notion extrêmement vague de la signification de la religion ; d) le langage martien ne contenait aucun mot correspondant à une quelconque de ces définitions ; e) les coutumes que Jubal avait expliquées à Duke comme étant des « cérémonies religieuses » martiennes n’en étaient pas ; pour Mike, c’étaient des sujets aussi prosaïques qu’un comptoir d’épicerie pour Jubal ; f) dans le langage martien, il était impossible de séparer les concepts humains de « religion », « philosophie » et « science » et, comme Mike pensait en martien, il était incapable de faire la différence. Toutes ces questions étaient des « enseignements » donnés par les « Anciens ». Il ignorait ce que signifiait « doute » ou « recherche » (de nouveau, pas de mot martien) ; les Anciens étaient infaillibles, et donnaient les réponses à toutes les questions, qu’il s’agisse du temps qu’il fera demain ou de téléologie cosmique. Mike avait vu les prévisions météo et avait supposé qu’il s’agissait de messages provenant des « Anciens » humains. Il avait la même opinion concernant les auteurs de l’Encyclopedia Britannica.

Mais le pire, c’était que Mike avait gnoqué le service fostérite comme l’annonce de la désincarnation imminente de deux humains qui allaient rejoindre les « Anciens », et cela le passionnait au plus haut point. Avait-il gnoqué juste ? Mike savait que son anglais était imparfait, et qu’il commettait des erreurs par ignorance, « n’étant qu’un œuf ». Mais avait-il gnoqué cela correctement ? Il était très désireux de rencontrer les « Anciens » humains, car il avait beaucoup de questions à leur poser. Était-ce une occasion ? Ou n’était-il pas encore prêt ?