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Jubal fut sauvé par Dorcas, qui arrivait avec des sandwiches et du café. Il mangea en silence, à la grande satisfaction de Smith, pour qui nourriture et méditation allaient de pair. Jubal se maudissait d’avoir laissé Mike regarder la stéréo. Certes, il fallait qu’il fasse connaissance avec les religions – impossible de l’éviter s’il allait vivre sur cette planète de dingues. Mais pas les Fostérites comme première expérience !

Agnostique jusqu’à la dévotion, Jubal mettait toutes les religions, de l’animisme des Bochimans du Kalahari à la foi la plus intellectuelle, sur le même plan. Mais affectivement, il en détestait certaines plus que d’autres. L’Église de la Nouvelle Révélation, en particulier, le faisait grincer des dents. Cette prétention vulgaire à la gnose par une ligne directe, l’arrogante intolérance des Fostérites, leurs réunions ressemblant à des matches de football et leurs services relevant de la promotion des ventes le déprimaient profondément. Si les gens veulent absolument aller à l’église, pourquoi ne peuvent-ils pas au moins le faire avec une certaine dignité, comme les catholiques, les quakers ou les adeptes de la science chrétienne ?

Si Dieu existait (question sur laquelle Jubal demeurait neutre) et s’il désirait être adoré (proposition que Jubal trouvait invraisemblable mais néanmoins, vu sa propre ignorance, possible) il semblait plus qu’improbable qu’un Dieu assez puissant pour former des galaxies pût se satisfaire des incongruités grotesques des Fostérites.

Mais, avec une honnêteté farouche, Jubal admettait qu’il était possible que les Fostérites possédassent la vérité, rien que la vérité et toute la vérité. L’univers était un lieu, pour dire le moins, stupide… mais l’explication la moins probable qu’on en donnait était la non-explication du hasard, selon laquelle des « on ne sait quoi » abstraits deviennent « comme par hasard » des atonie, qui « comme par hasard » s’unissent de façons qui « comme par hasard » ressemblent à des lois et que quelques-unes de ces structures possèdent « comme par hasard » une conscience et que, toujours « comme par hasard », deux de celles-ci sont l’Homme de Mars et un vieux canard chauve avec Jubal à l’intérieur.

Non, il n’arrivait pas à avaler la théorie du « comme par hasard », quelque populaire qu’elle fût auprès de gens qui se disent des savants. Le hasard anarchique n’était pas une explication suffisante de l’univers – le hasard ne suffit pas à expliquer le hasard ; le pot ne peut pas se contenir lui-même.

Alors quoi ? La moins mauvaise hypothèse ne mérite pas la préférence. Le rasoir d’Occam est impuissant à disséquer l’ultime problème de la nature de l’Esprit de Dieu (autant l’appeler de ce nom, vieille canaille ; voilà au moins un monosyllabe anglo-saxon qui n’a rien de honteux – le mot en vaut bien un autre pour désigner ce qu’on ne comprend pas).

Non. Quand on ne comprend pas un problème, c’est : Non ! Jubal reconnaissait que sa longue vie ne lui avait pas permis de comprendre les problèmes fondamentaux de l’univers.

Les Fostérites étaient peut-être dans le vrai.

Mais, il se le disait avec acharnement, il lui restait deux choses : son bon goût et sa fierté. Si les Fostérites avaient un monopole sur la vérité, et si le Paradis n’était ouvert qu’aux leurs, alors lui, Jubal Harshaw, gentleman, préférait l’éternité de damnation et de tortures promise aux « pécheurs » qui refusaient la Nouvelle Révélation. Il n’était pas capable de trouver le visage nu de Dieu… mais il l’était parfaitement de trouver ses pairs – et les Fostérites ne faisaient pas le poids !

Mais il comprenait ce qui avait trompé Smith : le « retour à Dieu » des Fostérites ressemblait fortement à la « désincarnation » volontaire des Martiens, mais Jubal soupçonnait fortement que « assassinat » eût été un terme plus approprié – mais cela n’avait jamais pu être prouvé et, pudiquement, on s’abstenait d’en parler. Foster avait été le premier à « monter au ciel » au moment par lui choisi et prophétisé et depuis c’était resté pour les Fostérites la marque d’une grâce spéciale… et il y avait bien longtemps qu’aucun officier de police n’avait eu la témérité d’enquêter sur ces morts suspectes.

Jubal s’en souciait d’ailleurs fort peu ; un Fostérite mort était un bon Fostérite.

Mais il ne serait pas facile d’expliquer cela à Mike.

Inutile de tarder – une autre tasse de café ne lui faciliterait pas la tâche. « Mike, qui a fait le monde ?

— Pardon ?

— Regardez autour de vous. Tout cela, et Mars aussi. Les étoiles. Tout. Vous, moi, les autres gens. Les Anciens vous ont-ils dit qui a fait tout cela ? »

Mike prit un air stupéfait. « Non, Jubal.

— Ne vous l’êtes-vous jamais demandé ? D’où vient le soleil ? Qui a mis les étoiles dans le ciel ? Qui a tout commencé ? Le monde, l’univers… ce qui fait que nous pouvons parler ensemble ici en ce moment. » Jubal s’interrompit, surpris par ses propres paroles. Il avait voulu aborder le sujet à sa façon agnostique habituelle… mais, obéissant compulsivement à sa formation de juriste et étant, en dépit de lui-même, un avocat honnête, il se trouva défendre des vues religieuses qu’il ne partageait pas mais qui étaient admises par la plupart des hommes. Bon gré, mal gré, il défendait l’orthodoxie de sa race contre… il ne savait pas au juste contre quoi. Contre un point de vue non humain. « Comment vos Anciens répondent-ils à ces questions ?

— Je ne gnoque pas, Jubal… ce ne sont pas des « questions ». Désolé.

— Comment ? Je ne gnoque pas votre réponse. »

Mike hésita. « Je vais essayer… mais les mots sont… ne sont pas… justes. Pas « fait », pas « mis ». Une maintenant – ation. Le monde est. Le monde était. Le monde sera. Maintenant.

— Ce qui était au commencement est maintenant et sera toujours, monde sans fin…»

Mike sourit de bonheur. « Vous avez gnoqué !

— Non, grommela Jubal, je citais les paroles d’un Ancien ». Il essaya une autre approche ; il ne fallait pas commencer par l’idée d’un dieu créateur, car Mike ne comprenait pas la notion de création. Jubal n’était d’ailleurs pas du tout certain de la saisir lui-même – il y avait longtemps déjà, il avait fait un pacte avec lui-même pour postuler, les jours pairs, un univers fini et, les jours impairs, un univers incréé, infini et se mordant la queue ; chacune de ces hypothèses paradoxales annulait les paradoxes de l’autre – et Jubal se donnait un jour de vacances par an, consacré à un pur délire solipsiste. Ayant posé une question sans réponse, il s’était abstenu d’y penser depuis plus d’une génération.

Jubal décida de lui expliquer ce qu’était la religion dans le sens le plus large du mot, quitte à aborder plus tard la notion de divinité et ses divers aspects.

Mike admettait que les enseignements avaient différents ordres de grandeur, depuis les petits qu’un « œuf » pouvait gnoquer jusqu’aux grands que seul un Ancien pouvait gnoquer dans leur plénitude.

Jubal voulut faire la différence entre les petits et les grands enseignements de sorte que ces derniers prissent le sens de « questions religieuses », mais ce fut en vain. Pour Mike, certaines questions religieuses (telles que la « Création ») n’étaient pas des questions du tout, alors que d’autres (telles que la vie après la mort) lui semblaient être de « petites » questions à la portée du moindre « œuf ».