— Mais si. Il s’est évadé, puis elle l’a kidnappé.
— Dieu que c’est difficile ! De faire les deux à la fois, j’entends. Et pourquoi était-il détenu ? Le mandat n’en fait pas mention.
— Que voulez-vous que j’en sache ? Il s’est évadé, voilà tout ! C’est un fugitif.
— Doux ciel ! Je pense que je vais leur offrir mes services d’avocat à tous deux. Un cas intéressant. Si une erreur a été commise – voire plusieurs – cela pourrait mener loin. »
Heinrich sourit sans humour. « Cela ne vous sera pas facile, car vous serez aussi au violon.
— Oh, pas pour longtemps. » Jubal tourna la tête vers la maison et éleva la voix. « Je pense que si le juge Holland nous écoute, la procédure d’habeas corpus sera plutôt rapide, et pour nous tous. Et, si l’Associated Press a une voiture-radio aux environs, on ne perdra pas de temps pour savoir où intervenir pour sauvegarder nos droits.
— Je vois que tous les moyens vous sont bons, Harshaw.
— Diffamation, mon cher. Je prends note.
— Pour ce que cela vous servira. Nous sommes seuls.
— Vous croyez ? »
15
Valentin Michaël Smith nagea dans l’eau trouble jusqu’à l’endroit le plus profond, sous le plongeoir. Il ignorait pourquoi son frère lui avait dit de se cacher ; il ignorait même qu’il se cachait. Jubal lui avait dit de ne pas bouger jusqu’à l’arrivée de Jill ; cela suffisait.
Il se roula en boule, vida ses poumons, avala sa langue, ralentit son cœur et devint effectivement « mort » sans toutefois se désincarner. Ayant beaucoup à méditer, il choisit de ralentir sa perception du temps jusqu’à ce que les secondes passent comme des heures.
Une fois encore il n’avait pas réussi à établir la parfaite compréhension, la fusion mutuelle qui devrait exister entre frères d’eau. Il savait que c’était de sa faute et qu’il avait troublé Jubal en utilisant mal le curieux et variable langage terrestre.
Il savait que ses frères humains pouvaient supporter sans en souffrir des émotions intenses ; il regrettait néanmoins d’avoir blessé Jubal. Il avait cru gnoquer enfin un mot particulièrement difficile. Il aurait dû se méfier – il avait remarqué depuis longtemps que le sens des mots longs était très précis et stable, tandis que les mots courts étaient peu sûrs et changeaient tout le temps de signification. C’était du moins ce qu’il gnoquait. Les mots courts étaient comme de l’eau qu’on essaie de prendre avec un couteau.
Smith pensait toujours avoir bien gnoqué le mot « Dieu » ; la confusion venait du mauvais choix des autres termes. C’était une notion si simple que même un petit pouvait l’expliquer – en martien. Le problème était de trouver les mots humains justes pour exprimer ce qu’il dirait en martien.
Il s’agissait pourtant d’une notion si simple… Peut-être ferait-il mieux d’attendre que les Anciens humains lui expliquent plutôt que de jongler avec des mots pleins de traîtrise. Mais il devait attendre que Jubal s’en occupe, car il n’était encore qu’un œuf.
Il regretta fugitivement de ne pouvoir assister à la désincarnation de frère Art et de sœur Dottie.
Puis il se mit en devoir de revoir le Webster, Nouveau Dictionnaire international de la langue anglaise, publié à Springfields, Massachusetts.
De très, très loin, Smith sentit que ses frères d’eau avaient des ennuis. Il s’arrêta entre sorbe et sorbet. Devait-il quitter l’eau de la vie pour aller les rejoindre afin de gnoquer et partager leurs ennuis ? Normalement, cela n’aurait pas posé de problème ; les ennuis se partagent dans une joyeuse fraternité.
Mais Jubal lui avait dit d’attendre.
Il se remémora ses mots, pour s’assurer qu’il les avait bien gnoqués. Oui, il avait bien gnoqué : il devait attendre jusqu’à l’arrivée de Jill.
Mais il était trop inquiet pour revenir à sa chasse aux mots. Puis, une idée lui vint, pleine d’une joyeuse audace. Il en aurait tremblé si son corps avait été prêt.
Jubal lui avait dit de mettre son corps sous l’eau et de ne pas en bouger jusqu’à l’arrivée de Jill… mais lui avait-il dit de rester avec son corps ?
Smith y réfléchit longuement, se méfiant de la traîtrise des mots. Il en conclut que Jubal ne lui avait pas dit de rester avec son corps… ce qui lui permettait d’aller partager les ennuis de ses frères.
Smith décida d’aller se promener.
Il était confondu par sa propre audace, car il ne l’avait encore jamais fait seul. Toujours un Ancien l’accompagnait, le surveillant, s’assurant que son corps était en sécurité, l’empêchant de devenir désorienté, ne le quittant pas tant qu’il n’avait pas rejoint son corps.
Il n’y avait pas d’Ancien pour l’aider maintenant, mais Smith était certain de pouvoir le faire d’une façon qui honorerait son maître. Il vérifia donc toutes les parties de son corps, s’assura qu’il ne se gâterait pas pendant son absence, puis, prudemment, le quitta, ne laissant en arrière que cette minuscule partie de lui-même nécessaire pour le garder.
Il se leva et monta sur les bords de la piscine, prenant garde d’agir comme si son corps était avec lui, précaution nécessaire pour ne pas perdre de vue piscine, corps et tout ; au risque d’aller vagabonder en des lieux d’où il ne saurait pas revenir.
Smith regarda autour de lui.
Un aérocar atterrissait juste dans le jardin ; sous lui, des êtres se plaignaient de subir des insultes, des indignités. Que sentait-il ? L’herbe est faite pour marcher dessus, mais pas les fleurs – c’était mal.
Mais ce n’était pas tout. Un homme sortait du véhicule, s’apprêtant à mettre un pied à terre, et Jubal courait vers lui. Smith voyait la colère que Jubal projetait sur l’homme – une rafale si violente que si les deux êtres avaient été des Martiens tous deux se seraient désincarnés.
Smith songea à ce qu’il devrait faire pour aider son frère si cela devenait nécessaire, puis tourna son attention vers les autres.
Dorcas sortait de la piscine ; elle était inquiète, mais pas trop. Smith sentit sa confiance en Jubal. Larry venait juste de sortir et les gouttes d’eau qu’il avait secouées n’étaient pas encore retombées. Larry était plutôt amusé ; sa confiance en Jubal était absolue. Myriam était près de lui : son humeur oscillait entre celle de Dorcas et celle de Larry. Un peu à l’écart, se tenait Anne, vêtue du long vêtement blanc. Smith ne put gnoquer entièrement son état d’âme, mais il sentit en elle l’inflexible discipline des Anciens. Cela le surprit, car Anne était toujours douce et chaleureuse.
Il vit qu’elle regardait attentivement Jubal et était prête à l’aider. De même que Larry !… et Dorcas !… et Myriam ! Smith apprit avec émerveillement qu’ils étaient tous frères d’eau avec Jubal – et donc avec lui ! Cette illumination soudaine le troubla tellement qu’il faillit perdre son orientation. Il se calma et prit le temps de les louer et de les chérir, l’un après l’autre puis tous ensemble.
Jill sortait de l’eau, et il sut qu’elle avait plongé pour s’assurer qu’il était en sécurité… mais il se rendit compte que Jill demeurait très soucieuse bien qu’elle sût qu’il était protégé par les eaux de la vie. Cela l’inquiéta fort et il pensa s’approcher d’elle pour lui faire sentir sa présence et partager son inquiétude.