(« Regardez le téléphone en souriant, Mike, et saluez de la main. »)
— Merci, Valentin Michaël Smith. Nous sommes heureux de vous voir bronzé et en bonne forme. Il paraît que vous avez appris à nager ?
— Patron ! Des visiteurs. Je crois, du moins.
— Coupez ! après le mot « nager ». Qu’est-ce qui se passe, Jubal ?
— Je vais aller voir. Jill, occupez-vous de Mike – c’est peut-être le quartier général. »
C’étaient l’unité mobile de N.W. qui atterrissait – de nouveau sur les rosiers –, Larry qui revenait après avoir téléphoné à Mackenzie, et Duke, de retour de la ville. Mackenzie décida de terminer rapidement l’interview téléphonée, car il était maintenant assuré d’avoir la couleur et le relief. Le personnel de l’unité mobile profita de ce moment de répit pour vérifier l’équipement fixe. Larry et Duke les accompagnèrent.
L’interview se termina par des inanités, Jubal arrêtant au vol les questions que Mike ne pouvait pas comprendre. Mackenzie demanda aux auditeurs de ne pas quitter l’écoute et leur promit une interview en couleur et relief. Puis il demanda à ses techniciens de lui faire leur rapport.
« Tout fonctionne à la perfection, Mr. Mackenzie.
— Pourquoi est-ce que cela n’a pas marché, alors ? »
Le technicien jeta un coup d’œil vers Duke et Larry. « Cela fonctionne mieux quand il y a du courant. Le disjoncteur était fermé. »
Jubal dut intervenir pour faire cesser une discussion dont l’objet était de déterminer si oui ou non Duke avait dit à Larry qu’il fallait réenclencher le disjoncteur avant de pouvoir utiliser l’équipement. Peu lui importait de savoir qui avait tort – il était de plus en plus convaincu que la technologie avait atteint son sommet avec la Ford modèle T et que depuis c’était la décadence. Puis, ils eurent droit à l’interview en stéréo et couleur. Mike en profita pour saluer ses amis du Champion, y compris un petit discours en martien à l’intention du docteur Mahmoud.
Quand ce fut terminé, Jubal régla le téléphone pour deux heures de refus. Il se sentait extrêmement las et se demanda s’il vieillissait. « Où en est le dîner ? Qui était censé s’en occuper ce soir ? Mesdemoiselles, vous négligez vos devoirs les plus élémentaires.
— C’était mon tour ce soir, répondit Jill, mais…
— Toujours des excuses !
— Voyons, patron, intervint Anne vivement, vous nous avez tenues enfermées ici tout l’après-midi. Comment voulez-vous qu’on ait pu s’occuper du dîner ?
— Ça c’est votre problème, répondit Jubal avec entêtement. Je désire des repas chauds et servis à l’heure, jusqu’à la dernière sonnerie des trompettes de l’Apocalypse. De plus…
— De plus, compléta Anne, il n’est que 7 h 40 et nous avons largement le temps de préparer le dîner pour 8 heures. Et cessez de pleurnicher comme un bébé.
— Seulement 8 h moins 20 ? On dirait qu’une semaine a passé depuis le déjeuner. Et ça ne nous laisse guère de temps pour prendre l’apéritif.
— Pauvre Jubal !
— Apportez-moi quelque chose à boire. Pour tout le monde ! Je propose qu’on saute le dîner. J’ai surtout envie de prendre une cuite du tonnerre. Anne, il y a ce qu’il faut pour un smôrgasbord ?
— Largement.
— Faites-en dégeler un bon assortiment et chacun se servira à son goût. Qu’est-ce que c’est que toutes ces discussions ! »
Anne se pencha pour l’embrasser sur sa calvitie. « Patron, vous avez agi noblement. Nous allons vous nourrir, vous enivrer et puis vous border dans votre lit. Attendez, Jill, je viens vous aider.
— Je peux aider aussi ? demanda Smith, les yeux brillants.
— Bien sûr, Mike. Vous porterez les plateaux. La nuit est chaude, Jubal. Nous servirons le dîner près de la piscine.
— Parfait. » Lorsqu’ils furent partis, il demanda à Duke : « Où diable aviez-vous disparu ?
— Je réfléchissais.
— Ce n’est pas rentable, et cela rend malheureux. Vous avez obtenu des résultats ?
— Oui, dit Duke. J’ai décidé que ce que Mike mangeait était son affaire.
— Félicitations ! Le désir de ne pas se mêler des affaires des autres représente quatre-vingts pour cent de la sagesse humaine.
— Vous vous en mêlez pourtant beaucoup.
— Je ne prétends pas être sage.
— Dites, Jubal. Si j’offrais un verre de lait à Mike, cela lui irait comme cérémonie d’initiation ?
— Je crois. Voyez-vous, Duke, la seule caractéristique humaine que possède Mike est un immense désir de se faire aimer. Mais je voudrais vous faire comprendre que c’est une décision grave. J’étais devenu son frère d’eau avant de comprendre ce que cela impliquait – et je me suis retrouvé dans les responsabilités jusqu’au cou. Vous vous engagez à ne jamais lui mentir, à ne jamais le tromper, à le soutenir quoiqu’il arrive. Réfléchissez-y bien.
— J’ai réfléchi, Jubal. Il y a quelque chose en Mike qui vous donne envie de veiller sur lui.
— Je sais. C’est sans doute la première fois que vous rencontrez l’honnêteté. L’innocence. Mike n’a pas goûté au fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal… et nous ne comprenons donc pas comment il fonctionne. Bien. Espérons que vous ne le regretterez pas. » Jubal leva les yeux sur Larry qui arrivait. « Je croyais que vous étiez en train de le distiller.
— Je ne trouvais pas le tire-bouchon.
— Toujours la mécanique. Duke, vous trouverez des verres derrière l’Anatomie de la Mélancolie.
— Je sais.
— Buvons vite un petit verre avant de nous y mettre sérieusement. » Jubal emplit les verres et leva le sien. « À la fraternité des alcooliques… la plus digne de la fragile âme humaine.
— À votre santé.
— À la vôtre. »
Jubal but d’un trait. « Ah ! » fit-il avec satisfaction, puis rota. « Offrez-en un peu à Mike, Duke, qu’il apprenne comme il est bon d’être humain. Cela me met en humeur créatrice ! La suivante !
— C’est moi, dit Myriam, qui arrivait. Mais…
— Je disais donc : «… Je n’imaginais pas sous quelle forme étrange, à la fois douce et amère, mon ambition allait…»
— Ne vous donnez pas la peine. J’ai terminé cette histoire pendant que vous bavardiez avec le secrétaire général.
— Alors, ce n’est plus votre tour. Envoyez-la.
— Vous ne voulez pas la lire ? Il faut de toute façon que je modifie quelques passages. Le fait d’avoir embrassé Mike m’a donné de nouvelles idées. »
Jubal frissonna. » La lire ? Grands Dieux ! C’est déjà assez terrible d’avoir à l’écrire. Et je ne veux pas de modifications, surtout pas pour se rapprocher des faits. Une « histoire vraie », mon enfant, ne doit pas être ternie par la moindre ombre de vérité.
— D’accord, patron. Anne vous fait dire que tout est prêt à la piscine. »
La soirée se poursuivit à grand renfort de liquides, sans oublier les petits poissons et autres comestibles Scandinaves. Sur l’invitation de Jubal, Mike prit du cognac. Trouvant le résultat troublant, il ajouta de l’oxygène à l’éthanol dans un processus interne de fermentation inversée, et convertit l’alcool en glucose et en eau.