Jubal le vit devenir ivre – puis redevenir sobre presque immédiatement. Essayant de comprendre ce qui se passait, il lui en offrit un autre verre – que Mike accepta car c’était son frère d’eau qui le lui donnait. Il en absorba une quantité invraisemblable sans en paraître le moins du monde affecté. Jubal abandonna.
Lorsqu’il lui demanda ce qu’il avait fait, Mike pensa qu’il parlait du raid des S.S., à propos duquel il ressentait une culpabilité latente. Il essaya de s’expliquer pour, si possible, se faire pardonner de Jubal.
Lorsqu’il eut compris de quoi Smith parlait – et il y mit un certain temps car, en dépit d’années d’habitude, il n’était pas, lui, insensible aux effets de l’alcool – Jubal l’interrompit : « Mais non, fils, je ne veux pas le savoir. Vous avez agi comme il fallait, c’était parfait. Mais…» Il lui fit de gros yeux «… ne m’en parlez pas. N’en parlez à personne.
— Non ?
— Non. C’est ce que j’ai vu de plus stupéfiant depuis que mon oncle à deux têtes se contredit lui-même. Une explication gâcherait tout.
— Je ne gnoque pas.
— Moi non plus. Buvons. »
Les journalistes commençaient à arriver. Jubal les reçut avec courtoisie et les invita à boire, à manger et à s’amuser – mais à s’abstenir d’importuner l’Homme de Mars ou lui-même.
Ceux qui ne prenaient pas garde à ce conseil se retrouvaient dans la piscine.
Jubal chargea Duke et Larry d’administrer les baptêmes. Quelques-uns se fâchèrent, tandis que d’autres, avec le fanatisme des prosélytes, prêtaient main forte à l’équipe des maîtres nageurs. Jubal dut les empêcher d’immerger pour la troisième fois le doyen des journalistes du New York Times.
Tard dans la soirée. Dorcas vint vers Jubal et lui murmura à l’oreille : « Téléphone, Patron.
— Prenez le message.
— Il faut que vous y alliez vous-même.
— Avec une hache, oui ! Cela fait longtemps que je veux me débarrasser de cette vierge implacable. Duke, allez me chercher une hache.
— Patron ! C’est l’homme à qui vous avez longuement parlé cet après-midi.
— Ah. Il fallait le dire plus tôt. « Jubal monta les escaliers d’un pas lourd, verrouilla la porte derrière lui et s’installa devant l’appareil. Le visage inexpressif d’un nouvel acolyte de Douglas fut bientôt remplacé par celui du secrétaire général lui-même. « Vous avez mis bien longtemps à venir au téléphone.
— C’est mon téléphone, Monsieur le secrétaire. Il arrive que je ne réponde pas du tout.
— Il semble, en effet. Pourquoi ne m’aviez-vous pas dit que votre Caxton était un alcoolique ?
— L’est-il ?
— C’est le moins qu’on puisse dire ! Il a fait la noce, et était en train de se remettre dans un tripot de Sonora.
— Je suis heureux d’apprendre qu’il ait été retrouvé. Merci, monsieur le secrétaire.
— Il a été arrêté sous l’inculpation de vagabondage, mais la charge ne sera pas retenue – nous le confions à vos soins.
— Je ne sais comment vous remercier.
— Oh, mais c’est un cadeau à double tranchant ! Je vous le fais remettre dans l’état où on l’a trouvé : sale, pas rasé et, me dit-on, sentant l’alcool à dix lieues à la ronde. Je tiens à ce que vous voyez de quel genre d’individu il s’agit.
— Fort bien, monsieur le secrétaire. Quand arrivera-t-il ?
— Un courrier à quitté Nogalas il y a quelque temps. À Mach 4, il ne devrait pas mettre longtemps. Le pilote a ordre de vous le remettre contre reçu.
— Ce sera fait.
— Quant au reste, docteur, je m’en lave les mains. Je compte sur vous et sur votre client, que vous ameniez cet ivrogne ou non.
— C’est entendu. Quand ?
— Demain matin, 10 heures ?
— Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Nous y serons. »
Jubal redescendit. « Jill ! Venez voir, mon enfant.
— Oui, Jubal. » Elle trotta vers lui, suivie par un journaliste.
Jubal le renvoya d’un geste de la main. « C’est confidentiel, dit-il avec fermeté. Un événement familial.
— Dans la famille de qui ?
— Un décès dans la vôtre. Allez, décampez ! » Le journaliste partit en riant. Jubal se pencha vers Jill et lui dit avec douceur. « Il est vivant.
— Ben ?
— Oui. Il sera ici très bientôt.
— Oh, Jubal ! » Elle éclata en sanglots.
Il la prit par les épaules. « Calmez-vous. Allez à l’intérieur jusqu’à ce que vous ayez repris contrôle de vous-même.
— Oui, patron.
— Allez pleurer sur votre oreiller, puis lavez-vous le visage. » Jubal retourna à la piscine. « Silence tout le monde ! J’ai une nouvelle importante à vous annoncer. Votre venue nous a fait très plaisir – mais la soirée est terminée ! »
— Ouh !
— Jetez-le dans la piscine. Je suis un vieil homme et j’ai besoin de repos. De même que toute ma famille. Duke, rebouchez les bouteilles. Les filles, débarrassez les tables ! »
Quelques-uns protestèrent, mais leurs collègues plus sérieux les calmèrent. En dix minutes, ils se retrouvèrent seuls.
Vingt minutes plus tard, Caxton arriva. L’officier des S.S. fit signer à Harshaw un reçu préparé d’avance et repartit, tandis que Jill sanglotait sur l’épaule de Ben.
Jubal le regarda de la tête aux pieds. « On me dit que vous êtes ivre depuis une semaine ? »
Ben poussa un juron sans cesser de caresser le dos de Jill. « J’suis saoul. Complètement saoul. Mais j’ai pas bu un seul verre.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Sais pas. Je sais pas ! »
Une heure plus tard, Jubal lui avait pompé le contenu de l’estomac et fait des piqûres pour neutraliser l’effet de l’alcool et des barbituriques. Il était lavé, rasé, vêtu de vêtements empruntés et avait fait la connaissance de l’Homme de Mars. On le mit rapidement au courant des événements récents, tandis qu’il mangeait un repas léger en buvant du lait.
Ben ne put rien leur dire. Pour lui, la semaine écoulée n’avait pas existé. Il avait perdu connaissance à Washington ; on l’avait réveillé à Mexico. « Évidemment, je sais ce qui s’est passé. Ils m’ont drogué, mis dans une pièce sombre… et m’ont soutiré tout ce que je pouvais leur dire. Mais je ne peux rien prouver. Et je suis sûr que le Jefe du village et la patronne de cette boîte – et d’autres sans doute – témoigneront de la façon dont le gringo a passé cette semaine. Et je ne peux rien y faire.
— Alors, ne faites rien, lui conseilla Jubal. Laissez couler et soyez heureux.
— Du diable si je ne ferai rien ! Je vais…
— Ta-ta-ta. Vous êtes vivant, Ben… Je vous jure que j’aurais parié le contraire. Et Douglas va faire exactement ce que nous désirons – et avec plaisir, encore.
— Je voudrais en parler. Je pense…
— Je pense que vous allez aller vous coucher. Avec un bon verre de lait chaud pour masquer le goût de l’Ingrédient secret du bon vieux Docteur Harshaw contre les cuites secrètes. »
Bientôt, Caxton ronflait tout son saoul. En montant se coucher, Jubal rencontra Anne dans le couloir. Il hocha la tête avec lassitude : « Quelle journée, ma petite Anne.
— Oui. Je n’aurais pas voulu la manquer, mais je n’aimerais pas la revivre. Allez vite dormir, Jubal.
— Dans un moment. Dites-moi, Anne, qu’y a-t-il de si particulier dans la façon dont ce garçon embrasse ? »