Anne fit des yeux rêveurs, puis sourit. « Vous auriez dû essayer, patron.
— Je suis trop vieux pour changer. Mais tout ce qui concerne Mike m’intéresse. C’est vraiment différent ? »
Anne pesa sa réponse. « Oui.
— En quoi ?
— Mike donne toute son attention au baiser qu’il vous donne.
— Ne me faites pas rire ! Moi aussi. Dans le temps, du moins. »
Anne secoua la tête. « Pas vrai. J’ai été embrassée par des hommes qui s’y connaissaient, et qui faisaient ça très bien. Mais ils ne donnent pas toute leur attention à ce qu’ils font. Ils ne le peuvent pas. Ils ont beau faire de leur mieux, mais une partie de leur esprit est toujours ailleurs. L’autobus qu’ils ont raté, ou bien s’ils vont se payer la fille, ou leur technique pour embrasser, ou bien des ennuis de travail, d’argent, ou la crainte que quelqu’un ne les voie… il y a toujours quelque chose. Mike, lui, n’a pas de technique… mais quand il vous embrasse, il ne fait rien d’autre. Vous êtes tout son univers… et ce moment est éternel car il ne fait pas de projets et ne va nulle part. Il vous embrasse, c’est tout. » Elle frémit. « Cela vous submerge.
— Mmm… fit Jubal dubitativement.
— Ne vous moquez pas, vieux débauché. Vous ne pouvez pas comprendre.
— Non. Désolé, je ne comprendrai jamais. Bonne nuit. À propos, d’ailleurs… j’ai dit à Mike de verrouiller sa porte. »
Elle lui fit une grimace. « Empêcheur de danser en rond !
— Il apprend bien assez vite comme cela. Inutile de le brusquer. »
18
La conférence fut retardée de vingt-quatre heures, ce qui donna à Caxton le temps de récupérer, d’apprendre d’autres détails sur sa semaine escamotée et de se « rapprocher » de l’Homme de Mars, car Mike gnoqua rapidement que Jill et Ben étaient « frères d’eau » ; après avoir consulté Jill, il offrit solennellement un verre d’eau à Ben.
Jill avait mis Ben au courant. Cela lui causa bien des affres de conscience. Il était tourmenté par un sentiment désagréable : l’intimité existant entre Jill et Mike l’irritait. Cette semaine de mort vivant avait entamé ses habitudes de célibataire. Dès qu’il put trouver un moment pour être seul avec Jill, il lui demanda de nouveau de l’épouser.
Jill évita son regard. « Je vous en prie, Ben.
— Mais pourquoi ? J’ai un travail régulier, je suis en bonne santé – ou du moins je le serai dès que j’aurai éliminé leurs drogues de « vérité »… et, comme ce n’est pas encore fait, je me sens précisément poussé à dire la vérité. Je vous aime, Jill. Je veux vous épouser et masser vos pauvres pieds fatigués. Est-ce que je suis trop vieux ? Avez-vous l’intention d’épouser quelqu’un d’autre ?
— Non, ni l’un ni l’autre ! Ben chéri… je vous aime. Mais ne me demandez pas cela maintenant. J’ai… des responsabilités. »
Il ne parvint pas à l’en faire démordre.
Il finit par se rendre compte que l’Homme de Mars n’était pas son rival : il était le patient de Jill. Et un homme qui épouse une infirmière doit accepter le fait que les infirmières éprouvent des sentiments maternels envers ceux qui sont confiés à leur charge. Non seulement l’accepter, mais l’aimer, car si Gillian n’avait pas eu le caractère qui faisait d’elle une infirmière, il ne l’aurait sans doute pas aimée. Car ce n’était pas seulement le balancement de ses hanches ni la dimension de ses glandes mammaires ! Il n’était pas du type infantile qui ne s’intéresse qu’à ces détails. C’était elle qu’il aimait.
Puisque ce qu’elle était impliquait qu’il dût s’effacer derrière des patients qui avaient besoin d’elle, il n’allait pas, cré nom, être jaloux ! Non. Mike était un brave gosse – aussi innocent et dénué de malice que Jill le lui avait décrit.
Et il ne lui offrait pas un lit de roses : la vie n’est pas toujours facile pour la femme d’un journaliste. Il lui arrivait d’être absent des semaines entières, et ses horaires étaient pour le moins irréguliers. Il n’aimerait pas que Jill se plaigne tout le temps. Mais elle ne le ferait pas. Ce n’était pas lui qui allait commencer.
Étant parvenu à ces conclusions, il accepta sans arrière-pensée l’eau que Mike lui offrait.
Jubal, lui, mit cette journée de répit à profit pour dresser des plans. « Ben, lorsque vous m’avez mis cette affaire sur le dos, j’avais prévenu Gillian que je ne lèverais pas le petit doigt pour défendre les prétendus « droits » de ce garçon. J’ai changé d’avis. Nous n’allons pas laisser le gouvernement empocher le butin.
— En tout cas pas ce gouvernement !
— Ni le prochain. Il sera pire. Ben, vous sous-estimez Joe Douglas.
— Un politicien de bas étage, avec une morale à l’avenant !
— Oui. Et ignorant comme ce n’est pas permis. Mais il est également un président mondial consciencieux – plus que nous ne le méritons. J’aimerais bien jouer au poker avec lui… je suis certain qu’il ne triche pas et paie avec le sourire. C’est parfois un beau salopard, mais dans l’ensemble il est d’une honnêteté passable.
— Du diable si je vous comprends, Jubal. Vous m’avez dit que vous étiez presque certain que Douglas m’avait fait tuer… et en réalité il ne s’en est pas fallu de beaucoup. Vous avez jonglé avec des œufs pour m’en tirer vivant, et Dieu sait que je vous en suis reconnaissant ! Mais je ne peux quand même pas oublier que Douglas était derrière tout cela ! Ce n’est pas de sa faute si je suis en vie ! Il aurait certainement préféré me voir mort.
— Sans doute, oui. Ce qui est fait est fait – n’y pensez plus.
— Moi, oublier cela !
— Vous seriez bien bête de ne pas le faire. Vous ne pouvez rien prouver. Et ne me chargez pas du fardeau de votre gratitude. Je ne l’ai pas fait pour vous.
— Hein ?
— Je l’ai fait pour une petite fille qui allait s’élancer dans la nature tête la première et se serait peut-être fait tuer. Je l’ai fait parce qu’elle était mon invitée et que je lui tenais lieu de parents. Je l’ai fait parce qu’elle était pleine d’ardeur et de courage, mais bien trop ignorante pour fourrer son nez dans ce genre d’affaires. Mais vous, mon doux et cynique ami, vous connaissez tout à ce genre d’affaires, et si par inattention vous vous y laissez prendre, de quel droit interférerais-je avec votre karma ?
— Hum… D’accord, Jubal. Et vous pouvez aller au diable – pour avoir tripoté mon karma. Si j’en ai un.
— C’est une question très controversée. Aux dernières nouvelles, les partisans du libre arbitre et ceux de la prédestination étaient à égalité à la quatrième reprise. Dans un cas comme dans l’autre, je n’ai aucun désir de réveiller un homme qui s’est endormi dans le caniveau. Faire le bien, c’est comme traiter les hémophiles. Le seul véritable traitement est de les laisser saigner à mort avant qu’ils ne donnent le jour à d’autres hémophiles.
— On pourrait les stériliser.
— Je ne tiens pas à jouer au bon Dieu. Mais nous nous éloignons de notre sujet. Douglas n’a pas voulu vous faire assassiner.
— Qui a dit cela ?
— L’infaillible Jubal Harshaw, parlant ex cathedra du haut de son nombril. Mon garçon, lorsqu’un shérif bat un prisonnier à mort, il y a mille chances contre une pour que le commissaire du comté ne l’ait pas permis, s’il avait été au courant. Au pire, ils ferment les yeux – après – plutôt que de soulever un tas de boue. L’assassinat n’a jamais été une pratique admise dans ce pays.