— Que comptez-vous faire ?
— Le pouvoir que Mike possède nominalement est trop dangereux. Donc, nous allons le neutraliser.
— Comment et à qui donnerez-vous une pareille fortune ?
— Nous ne la donnerons pas. Cela romprait l’équilibre des puissances, et toute tentative dans ce sens aboutirait à une contestation de la compétence de Mike. Non. Nous allons laisser courir le tigre à une vitesse d’enfer tout en nous cramponnant à ses oreilles. Ben, je vais vous esquisser ce que je veux faire. Et ensuite, je compte sur vous pour essayer d’y trouver des failles. Pas le côté juridique – cela, je m’en charge. Je voudrais savoir si c’est politiquement faisable. Et maintenant, écoutez-moi bien…»
19
Le lendemain matin, la délégation diplomatique martienne se mit en route pour le palais de l’Exécutif. Le nullement prétentieux prétendant au trône martien ne se souciait guère du but de leur voyage – il y prenait tout simplement plaisir. Harshaw avait loué un « Lévrier volant ». Mike était assis dans l’astrodôme, entre Jill et Dorcas, et regardait avec de grands yeux tout ce que les filles lui montraient. Le siège était conçu pour deux, et il s’ensuivait un « rapprochement » fort réchauffant. Il avait un bras autour de l’épaule de Jill et l’autre autour de celle de Dorcas. Il regardait, écoutait, et essayait de tout gnoquer. Il n’aurait pas été plus heureux sous cinq mètres d’eau.
C’était sa première vision de la civilisation terrestre. Il n’en avait rien vu à sa descente du Champion ; dix jours auparavant, il avait fait un bref parcours en taxi, mais n’avait rien gnoqué du tout. Depuis, il avait vécu entre la piscine, le jardin et la maison. Il ne s’était même pas aventuré jusqu’aux grilles de la propriété.
Mais il était devenu très sophistiqué : il savait ce qu’était une fenêtre, comprenait que la bulle qui l’entourait était faite pour regarder, et qu’il voyait des villes. Avec l’aide de ses compagnes, il trouva sur la carte l’endroit où ils étaient. Il n’avait appris que récemment que les humains possédaient des cartes. La première fois qu’il avait gnoqué une carte humaine, il avait été pris d’un délicieux mal du pays. Certes, elle était statique et morte comparée à celles qu’il connaissait – mais c’était une carte. Et même les cartes humaines étaient d’essence martienne. Il aimait beaucoup les cartes.
Il vit près de trois cents kilomètres de paysage, surtout urbain, et en savoura le moindre centimètre. Il fut stupéfait par l’étendue des métropoles humaines, et par leur activité fébrile. Elles étaient si différentes des villes de son peuple, mi-monastères, mi-jardins. Il lui semblait que les villes humaines devaient s’user presque instantanément, si pleines d’expérience que seuls les plus forts parmi les Anciens pourraient supporter de visiter leurs rues désertes pour gnoquer et contempler les innombrables couches d’événements et d’émotions qui s’y étaient déposées. En de rares occasions, à la fois terribles et merveilleuses, il avait visité chez lui des villes abandonnées ; mais ses maîtres, gnoquant qu’il n’était pas assez fort, avaient fait cesser cette pratique.
Il demanda à Jill et Dorcas l’âge de la ville qu’ils survolaient. Elle avait été fondée il y avait deux cents années terrestres. Comme les unités de temps terrestres n’avaient pas vraiment de sens pour lui, il les convertit en années et en nombres martiens : trois années pleines plus trois années d’attente (34+33 = 108 années martiennes).
C’était beau et terrifiant à la fois ! Ces gens devaient se préparer à abandonner la ville à ses pensées, avant qu’elle ne s’écroule sous le fardeau et ne soit plus… et pourtant, par le nombre des années, la ville n’était encore qu’un œuf.
Mike se promit de revenir à Washington dans un siècle ou deux pour parcourir ses rues vides et tenter de se rapprocher de sa couleur et de sa beauté infinie, gnoquant avidement jusqu’à ce qu’il soit Washington et que la ville soit lui-même – s’il en avait la force. Il classa la pensée, sachant qu’il devrait grandir, grandir beaucoup avant d’avoir la force de louer et de chérir l’incommensurable angoisse de la ville.
Le pilote du Lévrier vira vers l’est car la circulation était déviée à cause d’un afflux imprévu de véhicules (causé d’ailleurs par la présence de Mike), et Mike vit la mer.
Jill dut lui dire que c’était de l’eau, et Dorcas précisa que c’était l’océan Atlantique et lui en montra l’étendue sur la carte. Depuis qu’il était un petit, Mike savait que la troisième planète à partir du soleil était presque entièrement couverte par l’eau de la vie, et il avait appris récemment que ses habitants se souciaient apparemment fort peu de cette richesse. Il avait franchi le difficile obstacle de comprendre l’orthodoxie martienne selon laquelle l’eau n’était pas indispensable a la cérémonie de l’eau – l’eau était un symbole représentant une essence, belle mais non indispensable.
Et maintenant, Mike découvrit que la connaissance abstraite n’est pas comparable à la réalité physique ; la vue de l’Atlantique l’emplit d’un tel effroi que Jill dut le tancer vertement pour l’empêcher de se « retirer ».
Mike coupa court à son émotion, puis regarda l’eau qui s’étendait à l’infini et essaya de la mesurer jusqu’à ce que sa tête bourdonnât de trois et de puissances de trois et de sur-puissances de puissances.
Lorsqu’ils atterrirent sur le toit du palais, Jubal leur cria : « Et n’oubliez pas, les filles ! Formez un cercle autour de lui et n’ayez pas de scrupules pour donner des coups de talon ou de coude. Anne, vous serez en robe, mais n’hésitez pas à leur marcher sur les pieds s’ils vous serrent de trop près.
— Cessez de vous énerver, patron. Personne ne serre un Témoin de trop près – de toute façon, je porte des talons aiguille et je pèse plus lourd que vous.
— D’accord. Renvoyez Larry avec le bus dès que possible.
— C’est gnoqué, patron. Cessez de frétiller.
— Je frétillerai tant qu’il me plaira. Allons-y. » Harshaw, les quatre filles, Mike et Caxton descendirent et le bus repartit. L’aire d’atterrissage n’était pas trop congestionnée, mais quand même loin d’être vide. Un homme s’avança vers eux et dit cordialement : « Docteur Harshaw ? Je suis Tom Bradley, premier assistant du secrétaire général. Je vais vous accompagner au bureau de Mr. Douglas. Il va vous recevoir avant le début de la conférence.
— Non. »
Bradley cligna des yeux. « J’ai dû mal me faire comprendre. Ce sont les instructions du secrétaire général. Bien entendu, Mr. Smith – je veux dire l’Homme de Mars peut vous accompagner.
— Non. Nous allons à la salle de conférences. Faites-nous conduire, s’il vous plaît. En attendant, j’ai un travail pour vous. Myriam, la lettre.
— Mais docteur Harshaw…
— J’ai dit : « Non ! » Vous devez immédiatement remettre cette lettre à Mr. Douglas, et me rapporter ce reçu. » Il apposa sa signature sur le dos de la lettre que Myriam lui tendait, puis la remit à Bradley. « Dites-lui de la lire immédiatement – avant la conférence.
— Mais le secrétaire général désire…
— Le secrétaire général désire lire cette lettre. Je suis doué de double vue, jeune homme, et je vous prédis que vous ne serez plus ici demain si vous tardez à la lui remettre.
— Jim, occupez-vous d’eux », dit Bradley, puis il partit, la lettre en main. Jubal poussa un soupir. Il avait assez sué pour l’écrire. Anne et lui avaient passé une bonne partie de la nuit à en rédiger n versions successives. Jubal désirait en arriver à un règlement public – mais il ne voulait pas prendre Douglas par surprise.