En réponse à l’ordre de Bradley, un jeune homme s’avança ; Jubal le classa dans la catégorie des arrivistes qui gravitent autour des puissants et se chargent de leurs sales besognes. L’homme leur sourit : « Je suis Jim Sanforth, docteur, premier secrétaire de presse. Je m’occuperai de vos relations avec la presse – pour arranger les interviews et la suite. Je suis désolé, mais la conférence ne peut pas encore commencer. À la dernière minute, nous avons dû chercher une salle plus grande. À mon avis, il faudrait…
— À mon avis, il faudrait nous rendre immédiatement dans la salle de conférences.
— Vous ne comprenez pas, docteur. Ils sont en train d’installer des câbles, et la salle est pleine de journalistes…
— Parfait ! Cela nous donnera l’occasion de bavarder avec eux.
— Non, docteur. J’ai reçu des instructions…
— Mon jeune ami, vous pouvez prendre vos instructions et les plier jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que des coins, puis les fourrer dans votre oubliette. Nous sommes venus ici dans le seul but de prendre part à une conférence publique. Si celle-ci ne peut pas commencer, nous verrons la presse – dans la salle de conférences.
— Mais…
— L’Homme de Mars va prendre froid sur ce toit. » Harshaw éleva la voix. « Quelqu’un aurait-il la bonté de nous conduire à cette salle de conférences ? »
Sanforth avala sa salive. « Soit, docteur. Si vous voulez me suivre. »
Il y avait en effet une véritable cohue de journalistes et de techniciens. On avait déjà disposé une grande table ovale et plusieurs petites tables, ainsi que des sièges à profusion. Quelqu’un reconnut Mike et les protestations de Sanforth ne purent empêcher la foule de les entourer. Grâce à ses amazones, Mike put approcher de la grande table. Jubal le fit asseoir entre Dorcas et Jill ; Myriam et le Juste Témoin prirent place derrière lui. Cela fait, Jubal laissa le champ libre aux journalistes et aux photographes. Mike avait été prévenu que les gens agiraient de façon curieuse et Jubal lui avait expressément demandé de ne prendre aucune décision (telle que de faire disparaître des personnes ou des objets) à moins que Jill ne le lui demandât.
Mike fit gravement front à la confusion ; Jill lui tenait la main et cela le rassurait.
Jubal n’avait rien contre les photos, au contraire. Quant aux questions, il ne les craignait pas. Une semaine de discussions avec lui l’avait convaincu qu’aucun journaliste ne pourrait tirer quoi que ce soit de Mike sans l’aide d’un expert. Son habitude de répondre littéralement neutraliserait toutes les tentatives pour le faire parler.
À la plupart des questions, Mike répondait par « Je ne sais pas » ou par « Pardon ? »
Un correspondant de Reuter, anticipant des difficultés concernant son statut d’héritier, tenta de sonder la compétence de Mike : « Mr. Smith, que savez-vous sur la législation de l’héritage ? »
Mike savait qu’il avait du mal à gnoquer le concept humain de propriété et en particulier les notions de legs et d’héritage. Il s’en tint donc à la lettre de la loi – Jubal reconnut sans peine le chapitre I de l’ouvrage du célèbre juriste Ely : Legs et Héritage.
Mike récita ce qu’il avait lu, avec précision et sans aucune expression, page après page, tandis qu’un grand silence se faisait et que son interrogateur le regardait avec des yeux ronds.
Jubal le laissa continuer jusqu’à ce que les journalistes en aient appris plus qu’ils ne désiraient sur la dot et le douaire, les parents consanguins et utérins, le per stirpes et le per capita, et finit par lui dire : « Cela suffit, Mike. »
Mike parut surpris. « Ce n’est pas tout.
— Plus tard. Quelqu’un a-t-il une question sur un autre sujet ? »
Un journaliste d’un journal londonien du dimanche en trouva une qui devait être chère au portefeuille de son patron : « Mr. Smith, il paraît que vous aimez les filles. Avez-vous déjà embrassé une fille ?
— Oui.
— Vous aimez cela ?
— Oui.
— En quoi est-ce que cela vous a plu ? »
Mike hésita à peine. « C’est bon d’embrasser les filles, répondit-il, ça vaut mille fois le bridge. »
Les applaudissements lui firent peur – mais il sentait que Jill et Dorcas n’avaient pas peur ; bien au contraire : elles essayaient de réprimer cette expression bruyante de la joie qu’il ne parvenait pas à maîtriser. Il se calma donc et attendit.
Il fut sauvé des autres questions et connut une grande joie en voyant arriver un personnage familier. « Docteur Mahmoud mon frère ! » Il continua à parler de façon exubérante – en martien.
Le sémanticien du Champion fit de grands signes avec ses bras, sourit et répondit dans le même langage rauque tout en fendant la foule. Ils continuèrent à parler en symboles phonétiques non humains, Mike en un torrent passionné, Mahmoud plus lentement, avec des sons pareils à ceux que produirait un rhinocéros fonçant dans de la tôle d’acier.
Les journalistes laissèrent faire ; certains enregistraient pour faire « couleur locale ». L’un d’eux finit par s’impatienter. « Docteur Mahmoud ! De quoi parlez-vous ? »
Mahmoud répondit dans un anglais d’Oxford sec et précis. « Je lui dis surtout : “Doucement, mon garçon, parlez plus lentement, cela ira aussi bien.”
— Et que dit-il ?
— Le reste est personnel, privé, et dénué de tout intérêt. Des salutations, vous savez, des souvenirs. Entre vieux amis. » Et il continua à bavarder – en martien.
Mike racontait à son frère tout ce qui s’était passé depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus, de façon à ce qu’ils puissent se gnoquer de plus près – mais ses concepts étaient martiens et il lui parlait surtout de ses nouveaux frères d’eau et de leurs saveurs respectives… la douce eau qu’était Jill… la profondeur d’Anne… le fait étrange et pas entièrement gnoqué que Jubal ait tantôt le goût d’un œuf, tantôt celui d’un Ancien mais n’était ni l’un ni l’autre… l’ingnoquable immensité de l’océan…
Mahmoud avait moins à raconter car, selon les critères martiens, il lui était arrivé moins de choses – un excès dionysiaque dont il n’était pas très fier, une longue journée passée face contre terre dans la mosquée de Suleiman, dont il n’avait pas encore gnoqué le résultat et préférait ne pas parler. Mais pas de nouveaux frères d’eau.
Il réussit à faire taire Mike et tendit la main à Jubal. « Vous êtes le docteur Harshaw. Valentin Michaël pense nous avoir présentés – et à sa façon, il l’a fait. »
Harshaw l’examina pendant qu’ils se serraient la main. Il ressemblait à un gentleman britannique sportif, des vêtements de tweed coûteux et apparemment quelconques jusqu’à la moustache grise impeccablement taillée… mais son teint était olivâtre et les gènes qui avaient produit ce nez provenaient certainement du Levant. Harshaw n’aimait pas les falsifications et préférait du pain de maïs rassis à la plus parfaite « entrecôte » synthétique.
Mais Mike le traitait en ami. « Ami » il était, donc, jusqu’à preuve du contraire.
Aux yeux de Mahmoud, Harshaw apparaissait comme le modèle type de sa conception du « yankee » : vulgaire, vêtu trop peu strictement pour la circonstance, parlant trop fort, vraisemblablement ignare et très certainement provincial. Et, de plus, avocat et homme de l’art ; dans l’expérience de Mahmoud, tous les Américains de ces catégories étaient peu cultivés et d’esprit étroit – de vulgaires techniciens. Il avait une profonde aversion pour tout ce qui était américain. Leur incroyable Babel de religions polythéistes, leur cuisine (cuisine !), leurs manières, leur architecture bâtarde et leurs arts maladifs et leur aveugle et arrogante croyance en leur supériorité, longtemps après que leur soleil se soit couché. Et leurs femmes. Leurs femmes surtout. Impudiques, pleines d’assurance, avec leurs corps maigres et affamés qui le faisaient néanmoins, et de façon troublante, songer aux houris. Et quatre d’entre elles entouraient Mike, dans une réunion d’où les femmes auraient dû être bannies.