— Je vais vous la faciliter. » Jubal lui arracha le papier des mains. « Voyons voir cela… L’Homme de Mars sera assis juste en face du secrétaire général… là. » Jubal sortit un stylo et attaqua le tableau. « Et toute cette moitié, d’ici à là, appartient à l’Homme de Mars et à sa délégation. » Jubal contourna la moitié de la table d’un large trait noir et effaça les noms marqués sur cette moitié. « Voilà. La moitié de votre travail est faite. Je me charge de la répartition des sièges de notre côté. »
L’officier du protocole était trop atterré pour pouvoir parler. Il ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Jubal le regarda avec bienveillance. « Qu’est-ce qui ne va pas ? Ah oui, j’avais oublié d’authentifier cela…» Il griffonna sous les modifications : « J. Harshaw, pour V.M. Smith. » « Voilà, mon garçon. Allez vite montrer cela à votre sergent et dites-lui de consulter le protocole des visites officielles des chefs de planètes amies. »
L’homme partit sans même prendre le temps de refermer la bouche. Il revint peu après, précédé d’un homme plus âgé. Le nouveau-venu leur parla du ton péremptoire de quelqu’un qui connaît son affaire : « Docteur Harshaw ? Je suis LaRue, chef du protocole. Vous faut-il réellement la moitié de la table ? J’avais cru comprendre que votre délégation était peu importante.
— Là n’est pas la question. »
LaRue se permit un bref sourire. « Je crains que ce ne soit justement la question. Je n’ai déjà pas assez de place. Presque toutes les personnalités de premier plan ont tenu à venir. Si vous attendez d’autres personnalités – et bien que vous ne me l’ayez pas notifié au préalable – je ferai placer une table derrière les deux sièges réservés à Mr. Smith et à vous-même.
— Non.
— Désolé, mais il est impossible de faire autrement.
— Moi aussi, je suis désolé – pour vous. Si la moitié de la table principale ne nous est pas réservée, nous partons. Dites au secrétaire général que vous avez fait rater sa conférence en étant grossier avec l’Homme de Mars.
— Vous ne parlez pas sérieusement ?
— Je n’ai pas été assez clair ?
— Je… je pensais que vous vouliez plaisanter.
— Je ne peux pas m’offrir le luxe de plaisanter, mon ami. Ou bien Smith est le premier personnage d’une autre planète rendant visite au premier de celle-ci – et dans ce cas il a droit à tous les assistants et à toutes les ballerines que vous pourrez dénicher – ou bien il est un simple touriste et n’a droit à aucun égard particulier. C’est l’un ou l’autre. Regardez autour de vous et comptez toutes les « personnalités de premier plan », comme vous les appelez, qui ont choisi de venir et demandez-vous s’ils seraient venus si, pour eux, Smith n’était qu’un simple touriste.
— Il n’y a pas de précédent », dit LaRue lentement.
Jubal renifla bruyamment. « J’ai assisté à la visite du chef de la délégation de la République lunaire – allez donc lui dire qu’il n’y a pas de précédent. Et puis baissez-vous vite ! Je me suis laissé dire qu’il avait l’humeur plutôt vive. Mais je suis un vieil homme, voyez-vous, et j’ai peu dormi cette nuit. Ce n’est pas à moi de vous apprendre votre métier. Dites à Mr. Douglas que nous le rencontrerons un autre jour… lorsqu’il sera prêt à nous recevoir comme il convient. Venez, Mike. » Il commença laborieusement à se lever.
« Non, non, docteur Harshaw ! se hâta de dire LaRue. Nous allons débarrasser ce côté de la table. Je vais… Je vais faire quelque chose. Elle est à vous.
— Voilà qui est mieux. » Harshaw ne se rassit pas complètement. « Mais où est le drapeau de Mars ? Et nous rendra-t-on les honneurs ?
— Je ne vois pas très bien…
— Je n’ai jamais eu tant de mal à me faire comprendre qu’aujourd’hui. Regardez là-bas. Voyez, au-dessus du siège réservé au secrétaire général, flotte la bannière de la Fédération. Mais ici, je ne vois rien.
— J’avoue que vous me prenez par surprise, dit LaRue. J’ignorais que les Martiens aient un drapeau.
— Ils n’en ont pas. Et vous ne pourriez certainement pas hisser ce qu’ils utilisent en ces occasions. (Je ne sais même pas ce dont il pourrait s’agir, mais cela n’a pas l’ombre d’une importance !) Nous allons donc vous aider. Papier, Myriam…» Il esquissa un rectangle au milieu duquel il dessina le symbole traditionnel de la planète, un cercle traversé d’une flèche pointant vers l’angle supérieur droit. « Voilà. Vous laisserez le champ blanc et porterez le symbole en rouge. Ce devrait évidemment être brodé sur de la soie, mais avec un morceau de drap et un peu de peinture n’importe quel boy-scout devrait pouvoir en improviser un. Vous avez fait du scoutisme ?
— Euh… il y a longtemps.
— Parfait. Vous connaissez la devise des Scouts. Et maintenant, quant aux honneurs… vous jouerez Salut, Paix souveraine à l’entrée du secrétaire ?
— C’est une obligation.
— Il faudra donc faire suivre l’hymne de Mars.
— Comment serait-ce possible, même s’il existe ? Nos musiciens… Voyons, soyez raisonnable, docteur Harshaw.
— Mais je suis raisonnable, mon jeune ami. Nous sommes venus ici pour une petite réunion sans cérémonie. Nous arrivons et nous trouvons un vrai cirque. Dans un cirque, il faut des éléphants. Je comprends fort bien que vous ne puissiez pas faire jouer de la musique martienne. Que diriez-vous de la Symphonie des Neuf Planètes ? Vous gnoquez ? Pardon, vous y êtes ? Prenez au début du mouvement sur Mars, et jouez-en assez de mesures pour qu’on le reconnaisse. »
LaRue parut songeur. « Ce serait évidemment possible, docteur Harshaw… mais je ne vois pas comment je pourrais vous promettre des honneurs souverains, même improvisés. Je… je ne pense pas avoir autorité pour le faire.
— Ni les tripes, dit Harshaw sur un ton amer. Fort bien. Nous n’avons pas demandé tout ce cirque – dites à Mr. Douglas que nous reviendrons quand il sera moins occupé. Cela nous a fait plaisir de bavarder avec vous. Venez nous dire bonjour quand nous reviendrons, si vous êtes toujours là » Il recommença à se lever péniblement comme s’il était trop vieux et trop faible pour pouvoir le faire sans mal.
« Je vous en prie, docteur Harshaw, dit LaRue, ne partez pas ! Hum… le secrétaire ne viendra que lorsque je lui aurai fait savoir que tout est prêt… Je vais voir ce que je peux faire. D’accord ? »
Harshaw se laissa retomber avec un gémissement. « À votre aise. Encore une chose, pendant que vous êtes là. J’ai entendu un chahut il y a un moment – d’après ce que j’ai pu saisir, c’étaient des membres de l’équipage du Champion qui voulaient entrer. Ce sont des amis de Smith : ouvrez-leur les portes. Cela nous aidera à remplir notre moitié de la table. » Harshaw soupira et se massa un rein.
« Fort bien, docteur, dit LaRue sèchement avant de s’éloigner.
— Patron, murmura Myriam. Vous êtes-vous démis une vertèbre en faisant les pieds au mur avant-hier soir ?
— Silence, femme, ou je vous donne la fessée. » Jubal regarda avec satisfaction la salle qui continuait à s’emplir de personnalités. Il avait dit à Douglas qu’il désirait une « petite réunion sans formalités », certain que l’occasion attirerait les puissants et les avides comme la lumière attire les papillons. Et maintenant, Mike allait être traité en souverain par ces nababs – sous les yeux du monde entier. Qu’ils essaient de le bousculer après cela !