Sanforth mettait les journalistes à la porte et l’infortuné assistant-chef du protocole s’arrachait les cheveux en faisant le compte des chaises et celui des invités, qui continuaient d’ailleurs a affluer. Jubal en conclut que Douglas n’avait jamais eu l’intention de commencer avant 11 heures et que tout le monde en avait été informé – l’heure supplémentaire donnée à Jubal devant être consacrée à la réunion préliminaire qu’il avait refusée. Fort bien : ce délai l’avait servi.
Le leader de la Coalition orientale fit son entrée. Mr. Kung avait volontairement renoncé au statut de chef de délégation et était venu en tant que simple membre de l’Assemblée, mais Jubal ne fut pas surpris de voir que l’assistant-chef du protocole laissait tout tomber et se précipitait pour faire asseoir le principal ennemi politique de Douglas à la grande table, non loin du siège de secrétaire général ; cela renforça Jubal dans son opinion que Douglas n’était pas un imbécile.
Le docteur Nelson, médecin du Champion et le capitaine van Tromp arrivèrent ensemble et furent salués avec joie par Mike. Jubal s’en réjouit, car cela donnait à Mike quelque chose à faire devant les caméras, au lieu de rester assis comme un pantin. Il en profita pour redistribuer les sièges. Il mit Mike en face du secrétaire général et prit place à sa gauche, pour pouvoir le toucher. Comme Mike n’avait qu’une notion très brumeuse des convenances, Jubal avait convenu de signes aussi imperceptibles que ceux utilisés avec un cheval de haute école : « debout », « assis », « saluez », « serrez la main ». Et comme Mike n’était pas un cheval, son « dressage » n’avait pris que cinq minutes.
Mahmoud abandonna ses compagnons d’équipage et vint parler à Jubal. « Docteur – le capitaine et le médecin de bord sont également frères d’eau de notre frère, et Valentin Michaël aurait voulu le confirmer par un nouveau rituel. Je lui ai conseillé d’attendre. Êtes-vous d’accord ?
— Oui, certainement. Pas dans cette foule. » Cré nom, combien de frères Mike avait-il encore ? « Peut-être viendrez-vous tous trois bavarder et manger un morceau avec nous quand ça sera terminé ?
— J’en suis très honoré. Mes deux compagnons viendront certainement aussi.
— Très bien. Dites-moi, docteur Mahmoud, connaissez-vous d’autres frères de votre jeune frère qui ne se seraient pas encore manifestés ?
— Non. Pas du Champion, en tout cas. » Mahmoud s’abstint de poser la question complémentaire ; cela aurait risqué de montrer combien il avait été déconcerté de se découvrir d’aussi nombreux engagements fraternels. « Je vais le dire à Sven et au patron. »
Harshaw vit le nonce du pape entrer et prendre place a la grande table. Il sourit en lui-même. Si ce sot aux longues oreilles, LaRue, avait encore des doutes sur la nature officielle de cette réunion, il ferait bien de les rejeter !
Un homme lui tapa sur l’épaule. « C’est ici que perche l’Homme de Mars ?
— Oui, répondit Jubal aussi sec.
— Je suis Tom Boone – ou plutôt le sénateur Boone, et j’ai un message pour lui de la part de l’évêque suprême Digby. »
Jubal fit fonctionner son cortex au rythme réservé aux grandes occasions. « Jubal Harshaw, sénateur…» Il fit signe à Mike de se lever et de serrer la main du nouveau-venu. «… Et voici Mr Smith. Mike, je vous présente le sénateur Boone. »
— Enchanté, sénateur Boone », dit Mike dans le plus parfait style « leçons de maintien ». Il regarda Boone avec intérêt. Il avait fallu lui expliquer que, malgré les apparences, « sénateur » ne signifiait pas « Ancien ». Cela l’intéressait néanmoins beaucoup de voir un « sénateur ». Mais il ne le gnoqua pas.
« Fort bien, merci, Mr Smith. Je ne vais pas vous prendre longtemps ; je crois d’ailleurs que la sauterie va commencer. L’évêque suprême Digby vous invite personnellement à assister au culte du Tabernacle de l’Archange Foster de l’Église de la Nouvelle Révélation. »
— Pardon ? »
Jubal intervint. « Comme vous le savez, sénateur, presque tout – tout, en fait – est nouveau ici pour l’Homme de Mars. Mais il se trouve qu’il a vu un de vos services à la stéréovision…
— Pas pareil.
— Je sais bien. Cela l’a beaucoup intéressé et il m’a posé nombre de questions – je n’ai pas pu répondre à toutes…»
Boone lui jeta un regard perçant. « Vous n’êtes pas un fidèle ?
— Je dois admettre que non.
— Venez aussi. Il y a toujours de l’espoir pour un pécheur.
— Merci, je n’y manquerai pas. (Et comment ! Je ne vais pas laisser Mike aller seul dans votre piège !)
— Dimanche prochain donc. Je le dirai à l’évêque Digby.
— Dimanche prochain si possible, précisa Jubal. Si nous ne sommes pas en prison. »
Boone eut un large sourire. « Y’a toujours ça, hein ? Envoyez-moi un mot, ou à l’évêque suprême, et vous n’y resterez pas longtemps. » Il balaya la salle du regard. « On dirait que ça manque de chaises. Un simple sénateur comme moi n’a guère de chances avec tous ces gros bonnets partout.
— Peut-être nous ferez-vous l’honneur de vous joindre à nous, sénateur ? lui dit Jubal doucereusement. À cette table ?
— Hein ? Oh, merci, monsieur ! Un fauteuil de ring… Ça ne vous embête pas ?
— Si vous ne craignez pas les implications d’être assis avec la délégation martienne, ajouta Harshaw. Je ne voudrais pas vous mettre dans une situation embarrassante. »
Boone hésita à peine un instant. « Mais pas du tout ! En fait, soit dit entre vous et moi, l’évêque est très, très intéressé par ce jeune homme.
— Fort bien. Il y a une place à côté du capitaine van Tromp ; vous le connaissez sans doute.
— Van Tromp ? Sûr. Vieux copains, on s’connaît bien. Je l’ai rencontré à une réception. » Le sénateur Boone salua Smith de la tête et alla prendre place d’un air avantageux.
Les arrivées se faisaient moins nombreuses. Jubal suivit une interminable discussion sur une question de sièges. À la fin, n’y tenant plus, il parla avec Mike et s’assura que, même s’il n’en comprenait pas la raison, il savait du moins ce que Jubal voulait de lui.
« Oui, Jubal, je le ferai.
— Merci, fils. » Jubal se leva et s’approcha d’un groupe de trois hommes : l’assistant-chef du protocole, le chef de la délégation uruguayenne, et un homme déconcerté et courroucé. L’Uruguayen disait : «… Si vous l’acceptez, vous devrez trouver une place pour tous les chefs d’État locaux, et il y en a au moins quatre-vingts. Nous sommes en territoire fédéral et aucun chef d’État n’a la préséance sur un autre. Si vous commencez à faire des exceptions…»
Jubal l’interrompit en s’adressant au troisième homme : « Monsieur…» Il attendit qu’on lui prêtât attention, puis continua : «… l’Homme de Mars m’a chargé de vous demander de lui faire le grand honneur de prendre place près de lui… si votre présence n’est pas requise ailleurs. »
L’homme fut d’abord surpris, puis sourit franchement. « Mais certainement… C’est un arrangement parfaitement satisfaisant. »
Les deux autres, fonctionnaire du palais et dignitaire uruguayen, se mirent à protester, mais Jubal leur tourna le dos. « Hâtons-nous, monsieur, nous n’avons plus beaucoup de temps. » Il avait vu entrer des hommes portant une sorte de pied pour arbre de Noël et une étoffe sanglante – certainement le « drapeau martien ». Mike se leva lorsqu’ils approchèrent.
Jubal dit : « Permettez-moi de vous présenter Valentin Michaël Smith. Michaël… le président des États-Unis ! » Mike s’inclina très bas.