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— Hein ? » Il se retourna prestement. « Je vous apprendrai, moi ! Vous resterez après la classe et m’écrirez mille fois : « Je n’écouterai plus jamais aux portes.

— Oui, patron. Tenez, capitaine… docteur Nelson… et pour vous, docteur Mahmoud. Avec un verre d’eau, n’est-ce pas ?

— Oui, Myriam. Merci beaucoup.

— Service typique à la Harshaw. Rapide, mais pas très soigné. Tenez, et voilà le vôtre, patron.

— Vous avez mis de l’eau dedans !

— Ce sont les ordres d’Anne. Vous êtes trop fatigué pour le prendre on the rocks. »

Jubal prit un air souffrant. « Vous voyez ce que je dois supporter, messieurs ? Nous n’aurions jamais dû leur donner le droit de vote. Myriam, vous me ferez ces mille fois en sanscrit.

— Oui, patron. » Elle lui caressa la tête. « Allons, buvez, mon ami ; vous l’avez bien mérité. Nous sommes fiers de vous.

— À la cuisine, femme ! Tout le monde a à boire ? Où est Ben ?

— Il téléphone à son journal – un verre à la main.

— Très bien. Nous n’avons plus besoin de vous – dites à Mike de venir, si vous voulez bien. Messieurs ! Me ke aloha pau ole! » Ils burent.

« Mike nous aide à la cuisine. Je crois qu’il deviendra un maître d’hôtel quand il sera grand.

— Tiens ? Je vous croyais partie. Dites-lui de venir quand même ; le docteur Nelson voudrait l’examiner.

— Cela ne presse pas. Votre scotch est excellent, Jubal, mais je n’ai pas compris votre toast.

— Désolé. C’était du polynésien : « Que notre amitié soit éternelle. » Cela cadre parfaitement avec la cérémonie de l’eau. À propos, messieurs, Larry et Duke sont également les frères de Mike, mais ne vous faites pas de mauvais sang. Ils ne savent pas faire la cuisine… mais ce sont des compagnons précieux par une nuit noire dans une ruelle mal famée.

— Si vous vous portez garant d’eux, dit van Tromp, faites-les entrer, puis condamnez la porte. Et maintenant, buvons à nos compagnes.

— C’est cela ! s’exclama Nelson. À nos quatre beautés. Skaal ! » Ils burent à leurs frères d’eau féminins, et Nelson continua : « Où les trouvez-vous, Jubal ?

— Je les élève dans ma cave. Mais dès qu’elles sont à point, il arrive quelque roublard de citadin pour les épouser. Je joue perdant.

— Je compatis, convint Nelson.

— Merci. J’espère que vous êtes tous mariés, messieurs ?

Mahmoud ne l’était pas. Jubal lui jeta un regard sombre.

« Me ferez-vous la grâce de vous désincarner ? Après déjeuner – quand même pas sur un estomac vide.

— N’ayez crainte. Je suis un célibataire invétéré.

— Allons, allons ! J’ai bien vu que Dorcas vous faisait des yeux doux… et vous ronronniez comme un chat.

— Je vous assure que je ne représente aucune menace. » Mahmoud songea à lui dire qu’il ne se marierait jamais en dehors de sa religion, mais craignit qu’un gentil ne le prenne mal. « Ne faites jamais une suggestion pareille à Mike, Jubal. Il ne gnoquerait pas que vous plaisantez – et vous auriez peut-être un cadavre sur les bras. Je ne suis pas certain que Mike peut se penser mort, mais il essaierait certainement.

— J’en suis même certain, affirma Nelson. Dites-moi, docteur – je veux dire Jubal, n’avez-vous rien remarqué de curieux à propos du métabolisme de Mike ?

— Disons plutôt que je n’ai rien remarqué qui ne fût pas curieux.

— Exactement. »

Jubal se tourna vers Mahmoud. « Mais ne craignez pas que j’invite Mike à se suicider. Je gnoque qu’il ne gnoque pas la plaisanterie… mais je ne gnoque pas « gnoquer ». Vous parlez le martien, n’est-ce pas ?

— Un peu.

— Couramment. Je vous ai entendu. Gnoquez-vous « gnoquer » ?

— Non. C’est le mot le plus important de leur langue – et je pense mettre des années à essayer de le comprendre ; cela m’étonnerait d’ailleurs que j’y réussisse. Il faut penser en martien pour gnoquer le mot « gnoquer ». Peut-être avez-vous remarqué que Mike aborde certaines idées de façon plutôt contradictoire ?

— Et comment ! Ma pauvre tête !

— Et la mienne, donc ! »

« Ah ! fit Jubal. À manger ! Il était temps. Posez-ça là et gardez un silence respectueux. Continuez, docteur. À moins que vous ne préfériez remettre ça à une autre fois, maintenant que Mike est présent ?

— Absolument pas. » Mahmoud s’adressa à Mike en martien.

Il lui répondit avec un sourire radieux, puis son expression redevint neutre et il donna son attention au contenu de son assiette. « Je lui ai expliqué ce que je voulais faire, et il m’a dit que je parlerai juste – ce qui n’était pas une opinion mais l’énoncé d’un fait, d’une nécessité. J’espère que si je me trompe, il le remarquera et me corrigera… mais j’en doute. Mike pense en martien, ce qui lui donne une « conception du monde » différente de la nôtre. Vous me suivez ?

— Je gnoque, répondit Jubal. Le langage modèle nos idées et nos concepts.

— Oui, mais… vous parlez arabe, docteur ?

— Fort mal. J’ai fait mon temps comme médecin militaire en Afrique du Nord. Mais je le lis toujours, car je préfère la parole du prophète dans sa version originale.

— Comme il convient. Le Koran ne peut être traduit – la « conception du monde » change quoi qu’on fasse. Vous comprendrez donc combien l’anglais m’a semblé difficile. Pas seulement parce que les inflexions de ma langue maternelle sont plus simples, mais parce que la « carte » change. L’anglais est la langue humaine la plus vaste : sa variété, sa subtilité et la complexité irrationnelle de ses expressions lui permettent d’exprimer des choses qu’on ne peut dire en aucune autre langue. Cela a failli me rendre fou… jusqu’à ce que j’aie appris à penser en anglais, ce qui superposa une nouvelle « mappemonde » à celle dont j’avais l’habitude ; meilleure peut-être, plus détaillée en tout cas.

« Cependant, il existe des choses que l’on peut exprimer en arabe mais pas en anglais.

— C’est bien pourquoi je continue à lire le Koran dans le texte.

— Oui. Mais le martien est tellement plus complexe que l’anglais – et tellement différent dans sa façon de donner une image abstraite de l’univers – que, comparés à lui, l’anglais et l’arabe peuvent être mis sur le même plan. Un Anglais et un Arabe peuvent apprendre à penser dans leurs langues réciproques, mais je ne suis nullement certain qu’il nous sera jamais possible de penser en martien (à moins de l’apprendre de la même façon que Mike). Ce que je parle est en fait une sorte de petit nègre martien.

« Prenez ce mot « gnoquer ». Son sens littéral, qui remonte je pense à l’origine de la pensée martienne, et qui éclaire toute leur « mappemonde », est fort simple. « Gnoquer » signifie « boire ».

— Comment ? s’étonna Jubal. Mike n’utilise jamais ce mot lorsqu’il est question de boire. Il…

— Attendez une minute.

Mahmoud parla à Mike en martien. Mike parut légèrement surprit, et dit : « Gnoquer est boire.

— Mais, continua Mahmoud, Mike aurait dit pareil pour une centaine d’autres mots anglais, dont certains nous paraîtraient même antithétiques. « Gnoquer » embrasse tous ces concepts. Il signifie « peur », il signifie « amour », il signifie « haine » – une haine juste, car selon la conception martienne, on ne peut haïr une chose que si on la gnoque, que si on la comprend au point de devenir un avec elle ; alors, on peut la haïr, en se haïssant soi-même. Ce qui implique que vous l’aimez également, et la chérissez sans arrière-pensée. Alors, vous pouvez haïr… et, du moins je le pense, la haine martienne est un sentiment si noir que son plus proche équivalent humain serait une légère aversion. »