— Amen. Je veux vivre ma vie, dormir dans mon lit – sans être emm… ! Je croyais pourtant être obligé de passer les années qui me restent dans un bureau gardé et barricadé, travaillant de longues heures pour défendre les intérêts financiers de Mike.
« Puis, j’eus une inspiration. Douglas a des bureaux, des barricades, des hommes de main. Comme, pour assurer la liberté de Mike, nous abandonnions de toute façon le pouvoir que sa fortune représentait, pourquoi ne pas faire payer Douglas, pourquoi ne pas le laisser se casser la tête ? Je ne crains pas qu’il vole Mike. Seuls les politiciens de second ordre sont avides d’argent, et Douglas n’est pas un minus. Cessez de faire cette tête, Ben, et espérez qu’il ne se déchargera jamais de ce fardeau sur vous.
« Je m’en suis donc déchargé sur Douglas, et je peux retourner à mon jardin. C’était en fait très simple, mais cette fameuse Décision de Larkin me tourmentait.
— Là, Jubal, dit Caxton, je crois que vous avez fait fausse route. Ces stupides « honneurs souverains » rendus à Mike ! Vous auriez simplement dû le faire renoncer aux droits, s’il y en avait, que lui donnait cette ridicule théorie de Larkin.
— Mon petit Ben… ce que vous écrivez dans votre journal est parfois lisible.
— Oh, merci ! C’est merveilleux, j’ai un admirateur de plus !
— Mais vos conceptions stratégiques sont dignes de l’homme de Néandertal.
— J’aime mieux ça, dit Caxton. J’ai craint un moment que vous ne deveniez gâteux.
— Lorsque cela arrivera, tirez-moi une balle dans la tête ; je vous en serai reconnaissant. Dites-moi, capitaine, combien d’hommes avez-vous laissés sur Mars ?
— Vingt-trois.
— Et quel est leur statut à l’égard de la Décision de Larkin ? »
Van Tromp fit la moue. « Je ne suis pas censé en parler.
— N’en parlez pas, alors. Nous le déduirons des faits.
— Capitaine, dit le docteur Nelson, je suis redevenu simple civil et je dirai ce qui me plaît…
— Moi de même, ajouta Mahmoud.
— Ils savent ce qu’ils peuvent faire avec ma nomination d’officier de réserve. De quel droit le gouvernement nous dirait-il de ne pas parler ? Tous ces bureaucrates qui n’ont jamais mis le pied sur Mars…
— N’insistez pas, Sven. J’ai l’intention de parler – nous sommes frères par l’eau. Mais je préférerais que ceci ne soit pas imprimé, Ben.
— Si cela peut soulager vos scrupules, je vais aller rejoindre Mike et les filles.
— Non, restez, je vous prie. Le gouvernement est dans tous ses états à propos de cette colonie. Tous les hommes ont cédé leurs droits « de Larkin » au gouvernement. La présence de Mike sur Mars a tout embrouillé. Je ne suis pas juriste, mais j’ai compris que, si Mike abandonnait lui aussi ses droits, le gouvernement aurait les mains libres lorsqu’il s’agira de partager les richesses de Mars.
— Quelles richesses ? demanda Caxton. Écoutez, capitaine, je ne veux pas sous-estimer la valeur de votre exploit, mais d’après tout ce que j’ai entendu dire, Mars n’a aucune valeur pour les hommes. Est-ce exact, ou les rapports sur cette question sont-ils encore classés « à brûler après lecture » ? »
Van Tromp secoua la tête. « Non, les rapports techniques ont été libérés. Ce que vous dites est vrai, Ben, mais au début la Lune n’était qu’un amas de rochers sans valeur.
— Touché ! admit Caxton. Dommage que mon grand-papa n’ait pas acheté des actions de la Lunar Enterprises. » Il ajouta : « Mais Mars est habitée. »
Van Tromp prit un air malheureux. « Oui, mais… dites-lui, Mahmoud.
— Les colons humains trouveront beaucoup d’espaces libres sur Mars, dit ce dernier, et, dans la mesure où j’ai pu m’en rendre compte, les Martiens n’interviendront pas En ce moment même, nous hissons notre drapeau et proclamons l’extraterritorialité. Oui. Mais notre statut sera peut-être celui de ces fourmis que l’on regarde vivre sous des cloches de verre dans les classes de sciences naturelles. Je ne connais pas notre position exacte. »
Jubal lui jeta un regard approbateur. « J’ignorais tout de la situation… mais je savais que le gouvernement tenait absolument à s’approprier ces droits. Supposant qu’il était aussi ignorant que moi, j’allai de l’avant. De l’audace, toujours de l’audace ! ».
Jubal eut un sourire satisfait. « J’ai été absolument éhonté ce matin. Le gouvernement voulait les « droits de Larkin » de Mike et avait une peur bleue que nous fassions un marché avec quelqu’un d’autre. Je me suis donc servi de leur rapacité et de leur peur pour aboutir à cette ultime absurdité née d’une invraisemblable théorie légale : la reconnaissance, exprimée par un protocole qui ne trompe pas, de la souveraineté de Mike !
— Et par-là, dit Ben sèchement, vous vous êtes mis dans de beaux draps.
— Ben, Ben, le gronda Jubal. En couronnant Mike, ils sont allés jusqu’au bout de leur propre logique. Est-il utile de vous faire remarquer à ce propos que, en dépit du vieil adage sur les têtes couronnées, il est infiniment moins dangereux d’être un roi publiquement reconnu que d’être un prétendant obligé de se cacher ? Ces quelques mesures de musique et cette vieille taie d’oreiller ont beaucoup fait pour améliorer la position de Mike. Mais celle-ci n’en était pas pour autant devenue facile. On le reconnaissait souverain de Mars au titre des boniments juridiques du précédent Larkin… avec le pouvoir d’accorder des concessions, de vendre des droits ou des enclaves, ad nauseam. Il devait donc, ou bien jouer ce jeu et être soumis à des pressions bien pires que celles qui accompagnent la richesse… ou bien abdiquer et remettre ses « droits selon Larkin » à ceux qui occupent actuellement Mars, ce qui revient à dire à Douglas. »
Jubal prit un air désolé. « Je détestais ces alternatives autant l’une que l’autre. Je refusai, messieurs, de laisser prendre mon client au piège de cette farce. Il fallait, en ce qui concerne Mars, rendre la Décision de Larkin nulle et non avenue, et cela sans recourir à l’arbitrage de la Haute cour. »
Il eut un sourire radieux. « Je me suis donc contredit de la façon la plus éhontée. On a rendu les honneurs souverains à Mike sous les yeux du monde entier ; mais on peut également rendre ces honneurs à l’alter ego d’un souverain : à son ambassadeur. J’affirmai donc avec conviction que Mike n’était pas un roi de pacotille selon un précédent qui n’entrait pas en ligne de compte… mais l’ambassadeur de la grande nation martienne ! » Il haussa les épaules. « Du pur bluff, bien sûr. Mais je me fondais sur ma certitude que les autres – Douglas, Kung – n’en savaient pas plus que moi. » Jubal regarda ses hôtes. « Et j’ai risqué ce bluff parce que vous, vous les frères d’eau de Mike, étiez là. Si vous ne me contredisiez pas, ils étaient forcés de prendre ce que je disais pour argent comptant. Mike était bien l’ambassadeur de Mars sur Terre et la Décision de Larkin était lettre morte.
— Espérons que cela durera, dit le capitaine van Tromp avec calme. Personnellement, je n’avais pas pris vos déclarations pour des mensonges.
— Allons donc ! J’improvisais, je disais n’importe quoi !
— Peu importe. Je pense que vous avez dit la vérité. » Le capitaine du Champion hésita. « Sauf que je ne nommerais pas Mike un ambassadeur… mais plutôt une force d’invasion. »
Caxton ouvrit la bouche de stupéfaction. Harshaw demanda à van Tromp : « Dans quel sens, capitaine ?