— Je me corrige, d’ailleurs. Mike est plutôt un éclaireur effectuant une reconnaissance pour ses maîtres martiens. Ne vous méprenez pas : j’aime autant Mike que vous. Mais il n’a aucune raison d’être loyal envers la Terre. » Le capitaine hocha la tête. « Tout le monde croit qu’un homme trouvé sur Mars aurait sauté avec joie sur cette occasion de rentrer « chez lui ». Mais il n’en était pas ainsi… n’est-ce pas, Sven ?
— Mike ne voulait pas en entendre parler, confirma Nelson. Nous ne pouvions pas l’approcher ; il avait peur. Puis, les Martiens lui dirent de venir avec nous… Il se comporta comme un soldat qui obéit aux ordres reçus tout en mourant de peur.
— Un moment, capitaine, protesta Caxton. Mars, nous envahir ? Mars ? Mais ce serait comme si nous attaquions Jupiter ! Nous avons deux fois et demie la gravité de Mars – Jupiter a deux fois et demie la nôtre. Les différences de pression, de température, d’atmosphère, etc., sont comparables. Nous ne pourrions pas vivre sur Jupiter… et je ne vois pas comment les Martiens pourraient supporter nos conditions. Est-ce exact, capitaine ?
— En gros, oui, acquiesça van Tromp.
— Et pourquoi attaquerions-nous Jupiter, ou Mars nous attaquerait-elle ?
— Vous êtes au courant du projet de tête de pont sur Jupiter ?
— Une proposition purement chimérique. C’est irréalisable.
— Les vols spatiaux l’étaient il n’y a pas si longtemps. Les ingénieurs ont calculé que, en utilisant tout ce que nous avons appris par l’exploration des océans et en équipant les hommes de combinaisons à mouvements assistés, il serait possible de s’attaquer à Jupiter. Et ne croyez pas que les Martiens soient moins malins que nous. Vous auriez dû voir leurs villes.
— Admettons, soupira Caxton. Mais je ne vois pas pourquoi ils se donneraient tout ce mal.
— Capitaine ?
— Oui, Jubal ?
— Je vois une autre objection. Vous connaissez la classification des cultures en apolliniennes et dionysiaques ?
— D’une façon très générale, oui.
— Il me semble que les Martiens iraient jusqu’à qualifier la culture Zuni de dionysiaque. Je ne suis pas allé sur Mars, mais j’ai beaucoup parlé avec Mike. Il a été élevé dans une culture purement apollinienne – et de telles cultures ne sont pas agressives.
— Je ne m’y fierais pas trop.
— Il y a des preuves à l’appui de ce que dit Jubal, intervint Mahmoud. On peut analyser une culture d’après son langage, et les Martiens n’ont aucun mot pour « guerre ». Ni pour « arme », ni pour « lutter »… je n’en connais aucun, du moins. Lorsqu’un mot ne figure pas dans le langage d’une culture, c’est que ce à quoi il se rapporte n’existe pas.
— Allons donc, Mahmoud ! Les animaux se battent – les fourmis font même la guerre. Ont-elles des mots pour la désigner ?
— Elles en auraient, insista Mahmoud, si elles possédaient un langage. Une race qui verbalise a un mot pour chaque concept et en crée de nouveaux dès que de nouveaux concepts apparaissent. Un système nerveux capable de se servir de mots ne peut éviter de le faire. Si les Martiens connaissaient la guerre, ils auraient un terme pour la désigner.
— Il y a une façon de trancher la question, suggéra Jubal. Appelons Mike.
— Un moment, dit van Tromp. Il y a de longues années que j’ai appris à ne jamais discuter avec un spécialiste… mais j’ai également appris que l’histoire est une longue liste de spécialistes qui étaient dans l’erreur la plus totale. Désolé, Mahmoud.
— Ce que vous dites est exact, capitaine, mais en l’occurrence je sais que je ne me trompe pas.
— Mike pourra seulement nous dire s’il connaît un certain mot… Autant demander à un gosse de trois ans de définir le mot « calcul ». Ne nous éloignons donc pas des faits. Sven ? Nous pouvons leur parler d’Agnew ?
— C’est à vous d’en décider, capitaine.
— Bien… Ceci est exclusivement entre frères d’eau, messieurs. Le lieutenant Agnew était notre second officier médical. Brillant, à en croire Sven. Mais il détestait les Martiens. Dès qu’il était apparu que ces derniers étaient pacifiques, j’avais donné à mes hommes des ordres interdisant le port des armes.
« Agnew leur désobéit. Nous n’avons du moins jamais retrouvé son arme, et ceux qui furent les derniers à le voir disent qu’il la portait. Mon livre de bord porte pour seule mention : « Disparu et présumé mort. »
« Deux membres de l’équipage virent Agnew s’engager dans un passage situé entre deux énormes rochers. Puis ils virent un Martien s’engager dans la même direction. Connaissant la singularité du docteur Agnew, ils hâtèrent le pas pour le rejoindre.
« Les deux hommes entendirent un coup de feu. L’un d’eux affirme être arrivé à l’entrée du passage à temps pour voir Agnew, au-delà du Martien. Et puis, il ne le vit plus. Le second dit qu’en arrivant il vit seulement le Martien faire voile vers la sortie du défilé, puis continuer son chemin. Le Martien parti, ils purent avoir une vue dégagée de tout l’espace compris entre les deux rochers… c’était un cul-de-sac, vide.
« Et voilà, messieurs, c’est tout. Aidé par la faible gravité martienne, Agnew aurait-il pu sauter par-dessus les rochers et disparaître de l’autre côté ? J’ai essayé : c’est absolument impossible. Les hommes portaient des appareils respiratoires – peut-être le premier était-il ivre à cause d’un débit d’oxygène fautif ? Je ne mentionne cette possibilité que parce qu’elle est plus vraisemblable que sa déclaration, selon laquelle il aurait vu Agnew disparaître en une fraction de seconde. Je lui conseillai de faire vérifier son appareil respiratoire.
« Je pensais qu’Agnew finirait par se manifester, et comptais bien le réprimander vertement pour être sorti armer.
« Mais il ne revint pas, et nous ne le retrouvâmes pas davantage. Ma méfiance à l’égard des Martiens date de cet incident. Je n’ai plus jamais pu les considérer comme des créatures énormes, douces, inoffensives et plutôt comiques, bien qu’ils ne nous aient jamais créé d’ennuis et nous aient toujours donné ce que nous désirions, une fois que Mahmoud eut appris à le leur demander. Je m’efforçais de minimiser l’incident – on ne peut pas risquer de créer une panique chez des hommes qui sont à cent millions de milles de chez eux. Je ne pus évidemment pas dissimuler le fait que le docteur Agnew avait disparu ; la compagnie le fit rechercher. Mais j’évitai soigneusement toute suggestion de mystère : il s’était perdu dans les rochers, son oxygène s’était épuisé, il avait été enseveli par un glissement de terrain… Je m’en servis pour édicter certaines règles : ne jamais sortir seul, garder le contact radio, vérifier les appareils respiratoires. Je ne demandai pas à l’homme qui l’avait vu disparaître de se taire – je lui fis simplement comprendre que son histoire était ridicule, et que son compagnon ne la confirmait pas. Je pense que la version officielle a prévalu. »
Mahmoud le regarda, puis dit lentement : « C’est la première fois que j’entends dire qu’il y avait là quelque chose de mystérieux. Et, n’étant pas superstitieux, je préfère votre version « officielle ».
— C’est exactement ce que je désirais, dit van Tromp. Seuls Sven et moi-même étions au courant de cette histoire insensée. Mais quand même…» Le capitaine parut soudainement vieilli. « Il m’arrive de me réveiller la nuit et de me demander « Qu’est-il arrivé à Agnew ? ». »
Jubal ne fit aucun commentaire. Jill avait-elle parlé à Ben de Berquist et de son compagnon ? Quelqu’un lui avait-il raconté la bataille de la piscine ? Il y avait peu de chances. Les gosses savaient tous que la version officielle était que le premier détachement n’était jamais arrivé, car ils avaient suivi l’appel de Douglas au téléphone.