Avant tout, il ne fallait pas faire d’histoires et essayer de faire comprendre à Mike qu’il ne devait pas faire disparaître les étrangers déplaisants !
Jubal fut tiré de ces pensées désagréables par l’arrivée d’Anne. « Patron, Mr. Bradley est là. Vous savez, le « premier assistant du secrétaire général. »
— Vous ne l’avez pas fait entrer, j’espère ?
— Non. Il dit qu’il a des papiers à vous remettre et qu’il attendra la réponse.
— Qu’il les passe par le clapet. Il ne faut pas oublier que nous sommes l’ambassade martienne.
— Je le laisse donc dehors ?
— Anne, je sais que vous êtes très bien élevée, mais il existe des situations où l’impolitesse paie. Nous ne céderons pas d’un pouce jusqu’à ce que nous ayons obtenu ce que nous voulons.
— Bien, patron. »
Il y avait une épaisse liasse de copies d’un seul et même document. Jubal fit venir tout le monde et les distribua à la ronde. « Lisez-le bien. J’offre un sucre d’orge pour tout piège, échappatoire ou ambiguïté. »
Au bout d’un long moment, il rompit le silence : « Douglas est un politicien honnête – il joue le jeu.
— On dirait, en effet, agréa Caxton.
— Oui… ? » Mais personne ne réclama son sucre d’orge : Douglas s’était contenté de ratifier l’accord proposé. « Bien. Paraphons tous les exemplaires. Myriam, le cachet. Au fait, dites donc à Bradley d’entrer, il signera aussi… et nous pourrons lui offrir un verre. Duke, avertissez la direction que nous partons. Et faites venir notre bus. Sven, capitaine, Mahmoud… nous partons comme Lot quitta Sodome… pourquoi ne viendriez-vous pas vous reposer à la campagne avec nous ? Il y a plus de lits qu’il n’en faut, cuisine maison et pas de surprises. »
Les hommes mariés demandèrent à différer l’invitation. Le docteur Mahmoud l’accepta. La cérémonie de la signature fut fort longue, car Mike prenait plaisir à dessiner artistement chaque lettre. Lorsque tout fut signé, les restes du pique-nique étaient déjà chargés sur le « Lévrier volant » et la note de l’hôtel leur avait été remise.
Jubal jeta un coup d’œil sur le respectable total et écrivit au bas de la facture : Approuvé pour paiement – J. Harshaw, pour V.M. Smith, et la tendit à Bradley.
« Tenez, c’est pour votre patron. »
Bradley eut un haut-le-corps. « Comment ?
— Oh, il le confiera sans doute à son chef du protocole. Je ne connais pas bien la procédure. »
Bradley accepta la facture. « Oui, dit-il lentement. LaRue s’en chargera. Je la lui transmettrai.
— Merci, Mr Bradley – merci pour tout ! »
TROISIÈME PARTIE
SON ÉDUCATION EXCENTRIQUE
22
Dans un des bras d’une galaxie spirale, non loin d’une étoile connue de certains sous le nom de Sol, une étoile se transforma en nova, mais sa splendeur ne deviendrait visible sur Mars que dans trois années pleines (729 années martiennes ou 1 370 années terrestres). Comme de coutume, les Anciens notèrent brièvement l’événement pour l’instruction des jeunes, sans pour autant cesser de poursuivre leurs passionnantes discussions sur les problèmes esthétiques concernant la nouvelle épopée tissée autour de la mort de la Cinquième Planète.
Le départ du Champion ne donna lieu à aucun commentaire. On se contenta de suivre le petit étranger renvoyé à son bord – sans plus, car il fallait attendre avant qu’il ne devienne fécond de gnoquer l’issue de sa mission. Les humains demeurés sur Mars luttaient contre un milieu létal pour des hommes non protégés mais moins pénible que celui de l’État libre de l’Antarctique. L’un d’eux se désincarna à la suite d’une maladie parfois désignée sous le nom de « mal du pays ». Les Anciens chérirent l’âme blessée et l’envoyèrent là où elle pourrait guérir. À part cela, les Martiens ne s’occupaient pas des Terriens.
Étant limités dans leurs perceptions par la vitesse de la lumière, les astronomes humains ne décelèrent pas l’explosion de l’étoile. L’Homme de Mars apparut brièvement dans les informations. Le leader de la minorité au Sénat fédéral demanda que l’on abordât d’une façon « neuve et hardie » le problème de la surpopulation et de la malnutrition en Asie du Sud-Est, en commençant par des subventions accrues aux familles ayant plus de cinq enfants. Mrs. Percy B.S. Souchek attaqua la municipalité de Los Angeles, responsable selon elle du décès de son caniche Piddle, mort pendant une période de brouillard intense qui avait duré cinq jours. La duchesse Cynthia annonça qu’elle allait avoir le Bébé Parfait grâce à un donneur scientifiquement sélectionné et à une mère-hôtesse non moins parfaite, dès que les experts auraient calculé l’instant précis de la conception afin de garantir que l’enfant miracle serait également génial dans les domaines de la musique, des arts plastiques et de l’art du gouvernement. De plus (grâce à des traitements hormonaux), elle nourrirait l’enfant elle-même. Elle donna une interview très suivie sur les bienfaits psychologiques de l’alimentation naturelle et autorisa (pour dire le moins) la presse à prendre des photos prouvant que la nature l’avait amplement dotée à cette fin.
L’évêque suprême Digby la dénonça comme une nouvelle Putain de Babylone et interdit à tout Fostérite de participer à l’opération, que ce fût comme donneur ou comme mère-hôtesse. On cita également Agnès Douglas sur le sujet : « Je ne connais pas personnellement la duchesse, mais on ne peut s’empêcher de l’admirer. Son exemple courageux devrait être une source d’inspiration pour toutes les mères. »
Jubal Harshaw découpa une de ses photos parue dans un périodique et l’accrocha dans la cuisine. Mais elle tombait tout le temps, ce qui le fit beaucoup rire.
À part cela, il ne rit guère au long de cette semaine. Le monde était trop présent. La presse cessa bientôt d’embêter Mike, mais une partie du public ne l’oublia pas. Douglas voulut assurer sa tranquillité. Des S.S. patrouillaient autour de la propriété de Harshaw et un aérocar tournait en rond au-dessus de leurs têtes, interpellant tout véhicule faisant mine d’atterrir. Pour nécessaire qu’elle fût, Jubal détestait la présence des gardes.
Le téléphone fut branché sur un service de réponse auquel Jubal fournit une courte liste des personnes dont il accepterait les appels – et encore son poste était-il la plupart du temps réglé sur « refuser et enregistrer ».
Le courrier, lui, arrivait toujours…
Harshaw dit à Jill que Mike était maintenant assez grand pour s’occuper de son courrier lui-même. Elle pourrait l’aider. « Mais ne m’embêtez pas. Je reçois assez de lettres de toqués comme ça. »
Jubal ne put s’en tenir à cette décision ; il y en avait trop, et Jill ne savait souvent pas quoi faire.
Déjà le tri était un vrai casse-tête. Jubal s’adressa, sans résultat, au receveur des postes, puis appela Bradley, qui dut faire une « suggestion » au ministre des Postes. Par la suite, le courrier de Mike arriva en sacs classés en quatre catégories. Le courrier adressé aux autres arrivait dans un cinquième sac. Le courrier de deuxième et troisième classes servit à isoler du froid la cave où Jubal conservait les pommes de terre. Lorsqu’il n’y eut plus de place dans la cave, Jubal dit à Duke de s’en servir pour étayer les rigoles afin d’empêcher l’érosion.