Выбрать главу

— Duke collectionne des saletés pareilles ? Il a pourtant l’air normal.

— Il l’est.

— Je… je ne comprends pas. »

Jubal soupira. « J’aurais beau vous l’expliquer pendant des heures, vous ne comprendriez toujours pas. Il y a, ma chère, certains aspects du sexe dont il est impossible de discuter entre les deux sexes de notre race. Parfois, des individus extrêmement doués parviennent à les gnoquer intuitivement par-dessus l’abîme qui nous sépare. Mais il ne servirait à rien de discuter. Contentez-vous de croire ce que je vous dis : Duke est un parfait gentleman, et il aimera cette photo.

— Je ne la lui donnerai pas moi-même – cela risquerait de lui donner des idées.

— Poule mouillée. Rien d’intéressant à part cela ?

— Non. La moisson habituelle de gens qui demandent un tas de choses, ou qui veulent vendre des articles ayant l’approbation officielle de l’« Homme de Mars ». Il y en a même un qui a demandé un contrat d’exclusivité de cinq ans… et qui veut en plus que Mike le finance !

— J’admire les gens qui vont jusqu’au bout de leur malhonnêteté. Répondez-lui qu’en effet Mike aimerait avoir des frais déductibles de ses revenus – combien veut-il ?

— Vous parlez sérieusement, patron ?

— Non : si on lui répond, il risquerait d’arriver avec toute sa famille. Mais vous m’avez donné l’idée d’une histoire. La suivante ! »

Mike fut intéressé par la photo « répugnante ». Il gnoqua (théoriquement) ce que symbolisaient la lettre et l’image, qu’il examina avec la même délectation qu’il mettait à regarder les papillons. Les femmes et les papillons l’intéressaient passionnément : tout le monde gnoquant lui paraissait enchanteur et il voulait y boire profondément, jusqu’à le gnoquer à la perfection.

Il comprenait les processus mécaniques et biologiques qu’on lui proposait dans ces lettres, mais se demandait pourquoi des étrangers voulaient son aide pour fertiliser des œufs. Mike savait (sans le gnoquer) que les hommes faisaient un rituel de cette nécessité, sorte de « rapprochement » plus ou moins analogue à la cérémonie de l’eau, et qu’il désirait ardemment gnoquer.

Mais il n’était pas pressé – il n’avait jamais gnoqué la hâte. Il comprenait, certes, la nécessité d’établir un programme dans le temps, mais le considérait dans l’optique martienne : un tel programme s’accomplissait par l’attente. Il avait remarqué que ses frères humains manquaient de discrimination à l’égard du temps et étaient souvent contraints d’attendre plus rapidement que ne le ferait un Martien. Mais il ne leur en voulait pas de cette maladresse ; par gentillesse, il apprit à attendre plus rapidement. Parfois, il attendait tellement vite qu’un humain en aurait conclu qu’il était dans une hâte folle.

Il accepta l’édit de Jill lui demandant de ne pas répondre à ces offres fraternelles d’humains femelles – ou, plus exactement, les mit en attente. Dans un siècle, cela irait peut-être mieux. Pour le moment, c’était en tout cas exclu, puisque Jill disait toujours vrai.

Mike accepta de donner la photo à Duke. Il l’aurait fait de toute façon : Duke lui avait montré sa collection, qu’il avait regardée avec intérêt, en essayant de gnoquer pourquoi Duke lui avait dit : « Celle-là n’a pas un visage bien intéressant – mais, frère, regarde-moi ces jambes ! » Mike aimait beaucoup qu’on l’appelât « frère », mais des jambes étaient des jambes – sauf que les siens en avaient trois et que les humains n’en avaient que deux. Ce qui était, ne cessait-il de se remémorer, naturel.

Quant aux visages… Jubal avait le plus beau visage qu’il connût, un visage qui lui appartenait en propre. Mais les femelles humaines de la collection de Duke n’avaient pas vraiment des visages. Toutes les jeunes femelles humaines avaient le même visage d’ailleurs – et comment en serait-il autrement ?

Il n’avait toutefois aucune difficulté à reconnaître Jill : c’était la première femme qu’il eût jamais vue, et son premier frère par l’eau femelle. Mike connaissait le moindre pore de son nez, le moindre soupçon de ride sur son visage, et les avait tous loués dans une joyeuse méditation. Il distinguait maintenant le visage d’Anne de celui de Dorcas ou de Myriam, mais il en était autrement au début, où il les reconnaissait par leurs tailles, leurs colorations, et surtout par leurs voix. Mais lorsque, comme il arrivait parfois, elles étaient toutes trois silencieuses, il était heureux qu’Anne fût si grande, Dorcas si petite et que Myriam, bien que d’une taille intermédiaire, pût être reconnue même en l’absence d’une des deux autres à la couleur rousse de ses cheveux.

Mais tout s’améliore par l’attente. Mike pouvait maintenant reconnaître le visage d’Anne et compter les pores de son nez aussi facilement que ceux du nez de Jill. En essence, même un œuf était unique et personnel, différent de tous les autres œufs. Et, aussi petite que fût la différence, chaque fille avait un visage bien à elle.

Mike donna donc la photo à Duke et fut heureux de voir son plaisir. Mike ne se dépossédait d’ailleurs de rien : il pouvait à volonté la revoir en esprit – y compris son visage, un beau visage avec une expression inhabituelle curieusement mêlée de souffrance.

Il accepta les remerciements de Duke et revint à son courrier.

Au contraire de Jubal, Mike faisait ses délices de tout ce courrier, des propositions de compagnies d’assurances aux demandes en mariage. Son voyage au palais lui avait ouvert les yeux sur l’immense diversité de ce monde et il avait résolu de le gnoquer en entier. Il faudrait des siècles, et une longue maturation… mais il n’était pas pressé. Il gnoquait que l’éternité et le mouvant et beau maintenant étaient identiques.

Il décida de ne pas continuer à lire l’Encyclopedia Britannica ; son courrier lui donnait une image plus vivante du monde. Il le lisait avec soin, gnoquait ce qu’il pouvait, se réservant de contempler le reste lorsque la maison était endormie. Il pensait commencer à gnoquer la signification de « affaires », « vendre », « acheter », et autres activités non-martiennes. Il gnoquait maintenant que l’Encyclopédie l’avait laissé sur sa faim parce que ses articles présupposaient pour être compris la connaissance de choses qu’il ignorait.

Puis arrivèrent, de la part de M. le secrétaire général Joseph Edgerton Douglas, un carnet de chèques et divers papiers. Son frère Jubal s’efforça de lui expliquer ce qu’était l’argent et comment on s’en servait. Mike ne parvint pas à comprendre, même lorsque Jubal lui montra comment remplir un chèque, lui donna de l’argent en échange, et lui apprit à le compter.

Puis, soudain, avec une force telle qu’il en trembla, il gnoqua l’argent. Ces jolies images et ces médailles brillantes n’étaient pas en elles-mêmes l’« argent » ; elles étaient les symboles d’une idée qui imprégnait profondément tous les habitants de ce monde. Les objets n’étaient pas non plus de l’argent, pas plus que l’eau que l’on partage n’est le rapprochement de deux êtres. L’argent était une idée, une abstraction comparable aux pensées d’un Ancien ; l’argent était un grand symbole structural destiné à équilibrer, à guérir et à rapprocher.

Mike fut ébloui par la splendeur de l’argent. Le mouvement, le flot et le changement constants des symboles étaient beaux, mais à une petite échelle, et lui rappelaient les jeux que l’on apprenait aux petits pour les encourager à raisonner et à croître – mais ce qui l’éblouissait, c’était la totalité du phénomène, un monde entier réfléchi dans une seule structure dynamique. Mike gnoqua alors que les Anciens de cette race devaient être bien vieux et bien sages pour avoir créé une pareille merveille, et il émit l’humble désir d’être autorisé à en rencontrer un.