Jubal l’encouragea à dépenser de l’argent, ce que Mike fit avec l’empressement timide que manifeste une mariée que l’on conduit à la couche nuptiale. Jubal lui suggéra d’acheter des cadeaux pour ses amis, et Jill l’aida, en fixant avant tout des limites : une faible fraction de l’actif de son compte. L’intention primitive de Mike avait été de dépenser le tout.
Il comprit alors combien il est difficile de dépenser son argent. Il y avait tant de choses, toutes aussi incompréhensibles et merveilleuses. Entouré de catalogues venant de Marshall Field et de Ginza, de Bombay et de Copenhague, il se sentait enfoui sous toutes ces richesses.
Jill l’aida. « Non, je suis certaine que Duke n’aimerait pas un tracteur.
— Mais Duke aime les tracteurs.
— Il en a un – ou du moins, Jubal en a un, ce qui revient au même. Peut-être un de ces nouveaux unicycles belges ? Il pourrait le démonter et le remonter toute la journée. Non, ils sont trop chers. Un cadeau ne doit pas coûter cher, Mike, à moins qu’il ne soit destiné à une fille que vous voulez épouser. Un cadeau doit montrer que l’on tient compte des goûts de la personne à qui on l’offre. Une chose qui lui ferait plaisir, mais qu’il ne s’achèterait sans doute pas.
— Mais quoi ?
— Voilà le problème. Ah, je me souviens d’une annonce arrivée au courrier de ce matin. Attendez-moi. » Elle revint presque aussitôt. « Écoutez-ça : « Aphrodites de chair : luxueux album sur la beauté féminine en splendides stéréos couleur, par les plus grands artistes mondiaux de la caméra. Remarque : cet article ne peut être envoyé par la poste, et il n’est pas en vente dans les États suivants… hum, la Pennsylvanie est sur la liste. Nous trouverons bien un moyen. En tout cas, cela devrait lui plaire ! »
La livraison fut effectuée par un aérocar des S.S., et l’annonce suivante portait la mention : «… fournisseurs exclusifs de l’Homme de Mars…» ce qui plut beaucoup à Mike, mais pas du tout à Jill.
Le plus difficile fut de choisir un cadeau pour Jubal. Qu’offre-t-on à un homme qui possède tout ce que l’argent peut acheter ? La Fontaine que Ponce de Léon chercha en vain ? Un onguent pour ses vieux os et une journée de jeunesse retrouvée ? Il y avait longtemps qu’il ne voulait plus d’animaux, parce qu’il leur survivait. Pis, il était maintenant possible qu’ils lui survivent et deviennent de pauvres orphelins.
Ils consultèrent les autres. « Vous ne saviez pas ? leur dit Duke. Le patron adore les statues.
— Vraiment ? s’étonna Jill. Je n’ai vu aucune sculpture dans la maison.
— Celles qu’il aime sont rarement à vendre. Quant à ce qu’ils font maintenant… il dit que cela ressemble à un cimetière de voitures, et que n’importe quel imbécile astigmate armé d’une lampe à souder se prend pour un sculpteur.
— Duke a raison, dit Anne. Il suffit de voir les livres d’art qu’il possède. »
Anne en choisit trois qui, à ses yeux, paraissaient avoir été fréquemment consultés. « Oui… Il est évident que le patron aime surtout Rodin. Mike, si vous pouviez acheter une de ces sculptures, laquelle choisiriez-vous ? En voilà une bien belle : L’Éternel Printemps.
Mike la regarda rapidement, puis tourna les pages. « Celle-ci.
— Comment ? » Jill frissonna. « Mais c’est horrible, Mike. J’espère bien mourir longtemps avant d’être comme ça.
— Voilà la beauté, dit Mike fermement.
— Mike ! protesta Jill. Vous avez des goûts pervers. Vous êtes pire que Duke. »
D’ordinaire, un tel blâme, surtout de la part de Jill, aurait immédiatement refermé Mike sur lui-même, et il aurait passé la nuit entière à essayer de gnoquer sa faute. Mais pour une fois, il était absolument sûr de lui. C’était comme un souffle venu de la patrie où il avait grandi. Bien qu’elle représentât une femme, il avait le sentiment qu’un Ancien de Mars était responsable de sa création. « Voilà la beauté, insista-t-il. Son visage est vraiment à elle. Je le gnoque.
— Jill, dit Anne lentement. Mike a raison.
— Voyons, Anne ! Vous n’allez pas me dire que vous aimez ça ?
— Elle me fait peur. Mais le livre s’ouvre de lui-même en trois endroits, et cette page-ci a été touchée plus souvent que les deux autres. Jubal regarde presque aussi souvent La Caryatide à la pierre, mais celle que Mike a choisie est sa préférée. »
Anne téléphona au musée Rodin à Paris, et seule la galanterie française les empêcha de lui rire au nez. « Vendre une des œuvres du Maître ? Mais chère madame, non seulement elles ne sont pas à vendre, mais il est interdit de les reproduire. Non, non voyons, quelle idée ! »
Mais à l’Homme de Mars, rien d’impossible. Anne téléphona à Bradley. Deux jours plus tard, il la rappela : en hommage spécial du gouvernement français, et à la seule condition que l’œuvre ne serait jamais exposée publiquement, Mike allait recevoir un photo-pantogramme en bronze d’une exactitude microscopique de La Belle Heaulmière.
Jill l’aida à choisir des cadeaux pour les autres filles, mais lorsqu’il lui demanda ce dont elle avait envie, Jill insista pour qu’il ne lui achetât rien.
Mike commençait à comprendre que, bien que tous les frères par l’eau parlent juste, certains parlaient plus juste que d’autres. Il consulta Anne.
« Elle devait vous répondre cela, mon cher Mike, parce que c’est ce qui se fait, mais offrez-lui un cadeau quand même. Voyons…» Anne choisit un cadeau qui étonna fort Mike – Jill avait déjà exactement l’odeur qui lui convenait…
Lorsque le cadeau arriva, sa petite taille et son aspect peu intéressant augmentèrent sa méfiance. Et, lorsque Anne lui fit sentir le contenu du flacon avant de le donner à Jill, ses doutes augmentèrent encore davantage. C’était une odeur très forte et ne ressemblant en rien à Jill.
Jill fut ravie de recevoir du parfum, et insista pour l’embrasser immédiatement. En l’embrassant, il gnoqua que c’était le cadeau qu’elle avait désiré et que cela les rapprochait.
Elle s’en mit pour dîner, et Mike s’aperçut que, d’une curieuse façon, Jill sentait délicieusement bon, et plus que jamais comme Jill. Chose encore plus curieuse, Dorcas vint l’embrasser et lui murmura à l’oreille : « Mike chéri… le déshabillé est adorable, mais j’aimerais qu’un jour vous m’offriez du parfum à moi aussi. »
Mike ne put gnoquer pourquoi Dorcas désirait cela ; Dorcas n’avait pas la même odeur que Jill, et le parfum ne lui irait pas… cela lui déplairait même que Dorcas sente pareil que Jill.
Jubal intervint. « Cessez d’embêter ce garçon et laissez-le manger. Dorcas, vous sentez déjà comme une chatte marseillaise. Vous n’avez pas besoin de vous faire offrir du parfum par Mike.
— Occupez-vous de vos affaires, patron. »
Tout cela était bien énigmatique : que Jill puisse plus que jamais sentir comme elle-même… que Dorcas désire sentir comme Jill alors qu’elle avait sa propre odeur… et que Jubal dise qu’elle sentait comme un chat. Il y avait un chat dans le parc (un squatter, d’ailleurs) ; parfois, il venait jusqu’à la maison et daignait accepter ce qu’on lui donnait. Mike et le chat se gnoquaient mutuellement ; Mike trouvait ses pensées carnivores fort plaisantes et tout à fait martiennes. Il avait aussi découvert que le nom donné au chat (Friedrich Wilhelm Nietzsche) n’était pas son vrai nom, mais ne l’avait dit à personne, car il ne pouvait pas prononcer ce dernier, bien qu’il l’entendît dans sa tête.