— Mais Jubal, il y a un abîme entre ces deux cas !
— Sans doute. L’analogie est encore plus traîtresse que la logique. Mais, ma « petite dame »…
— Souriez quand vous dites cela !
— « C’était une plaisanterie ». Si une chose est un péché le dimanche, Jill, elle l’est également le vendredi. C’est du moins ainsi que je le gnoque – et sans doute que le gnoque un homme venu de Mars. La seule différence que je vois, c’est que les Fostérites distribuent gratis un texte tiré des écritures, même si vous avez perdu.
— Écritures ? Ce sont des textes tirés de la Nouvelle Révélation. Les avez-vous lus ?
— Je les ai lus.
— Alors, vous avez vu que ce sont des fadaises écœurantes déguisées dans un langage faussement biblique ; parfois aussi cela ne veut rien dire du tout, et parfois c’est absolument haïssable.
— Jill, dit Jubal après un silence, connaissez-vous les textes sacrés de l’Hindouisme ?
— Malheureusement pas, non.
— Le Coran ? D’autres textes religieux ? Je pourrais illustrer mon point avec des passages de la Bible, mais je ne voudrais pas vous offusquer.
— Vous ne m’offusquerez pas.
— Bien, je me servirai donc de l’Ancien Testament. Vous connaissez l’histoire de Sodome et Gomorrhe ? Comment Lot fut sauvé de ces villes maudites frappées par la colère de Jéhovah ?
— Bien sûr. Sa femme fut changée en pilier de sel.
— Cela m’a toujours paru une punition bien sévère. Mais c’est de Lot qu’il s’agit. Pierre le décrit comme un homme juste et vertueux, dégoûté par la conversation impie des méchants, et saint Pierre doit être une autorité en ce qui concerne la vertu, puisqu’on lui donna les clefs du Royaume des Cieux. Mais je ne vois vraiment pas en quoi Lot était un tel parangon. Sur la suggestion de son frère, il divisa un troupeau de bétail. Il fut capturé au cours d’une bataille, et s’enfuit de la ville pour sauver sa peau. Il accueillit chez lui deux étrangers, mais sa conduite prouve qu’il savait que c’étaient des personnages importants. Et, selon le Coran et ma propre lanterne, son hospitalité aurait eu une plus grande valeur s’il les avait pris pour de simples mendiants. À part cela, il y a dans la Bible un seul passage nous permettant de juger de la vertu de Lot… une vertu si grande qu’une intervention surnaturelle lui sauva la vie. Voyez Genèse XIX, verset 8.
— Et que dit ce passage ?
— Consultez-le vous-même. Vous ne me croiriez pas.
— Jubal, vous êtes l’homme le plus insupportable que je connaisse !
— Et vous êtes absolument ravissante ; je vous pardonne donc votre ignorance. D’accord – mais vérifiez ce que je vous dis sur le texte. Les voisins de Lot vinrent frapper à sa porte en demandant à voir ces deux étrangers. Lot leur proposa un marché : il avait deux filles, vierges à l’en croire. Et il dit à la foule qu’il les leur donnerait pour qu’ils en fassent ce que bon leur semblait – un viol collectif. Il les supplia d’en faire ce qui leur plaisait, à condition qu’ils cessent de frapper à sa porte.
— Le texte dit vraiment cela ?
— J’ai modernisé le langage, mais le sens est aussi évident que le clin d’œil d’une putain. Lot offrit à une bande d’hommes – « jeunes et vieux » dit la Bible – de violer deux vierges à condition qu’ils n’enfoncent pas sa porte. Dites ! » Les yeux de Jubal s’éclairèrent. « J’aurais dû essayer cela lorsque les S.S. sont venus enfoncer ma porte ! Cela m’aurait peut-être ouvert celle du Paradis. » Il fronça les sourcils. « Non, la recette dit qu’il faut utiliser des virgines intadae, et je n’aurais pas su lesquelles de vous quatre offrir.
— Ce n’est pas moi qui vous l’apprendrai !
— Bah, Lot se trompait aussi à ce sujet. En tout cas, il incita cette bande de voyous à violer ces tendres et peureuses jeunes filles à condition qu’ils lui fichent la paix ! » Jubal renifla. « Et la Bible qualifie cette ordure d’homme « vertueux » !
— Je ne pense pas que ce soit cela qu’on nous a appris au catéchisme, dit Jill lentement.
— Consultez le texte, et vous verrez ! Ce n’est d’ailleurs pas le seul choc qui attend ceux qui lisent la Bible. Prenez Élisha, par exemple. Élisha était tellement saint qu’il lui suffisait de toucher les os d’un mort pour le rappeler à la vie. C’était un vieux bonhomme chauve, tout comme moi. Un jour, des enfants se moquèrent de sa calvitie, comme il vous arrive de le faire. Et alors, Dieu envoya des ours qui déchirèrent les quarante-deux enfants en lambeaux sanglants. Voila ce qui est dit dans le Second Livre des Rois, deuxième chapitre.
— Je ne me suis jamais moqué de votre calvitie, patron.
— Je me demande bien qui a envoyé mon nom à ces charlatans qui font repousser les cheveux… en tout cas, celui ou celle qui l’a fait ferait bien de se méfier des ours. La Bible est pleine de choses de ce genre. Des crimes qui vous retournent l’estomac ont la sanction divine, si même ils ne sont pas ordonnés par les cieux. On y trouve aussi, je l’admets, beaucoup de bon sens et des règles utilisables pour la vie en société. Je ne tiens pas à dénigrer systématiquement la Bible. Elle n’arrive pas à la cheville de la littérature pornographique qui passe pour des textes sacrés aux yeux des Hindous. De même pour une douzaine d’autres religions. Mais je ne les condamne pas non plus ; il est concevable qu’une de ces mythologies soit réellement la parole de Dieu… et que Dieu soit effectivement une sorte de paranoïaque qui déchiquette quarante-deux enfants parce qu’ils ont été impolis avec Son prêtre. Ce que je voulais dire, c’est que la Nouvelle Révélation de Foster est tout à fait dans la ligne. Le Dieu de Digby est un bon patron : il veut que les gens soient heureux, sur la terre comme aux Cieux. Il ne leur demande pas de châtier la chair. Oh, non ! C’est le paquet géant, super-économique ! Si vous aimez boire, jouer, danser, courir après les filles, venez à l’église et faites-le sous ses saints auspices, la conscience libre. Amusez-vous ! Vivez ! Soyez heureux !
Jubal, pourtant, ne le paraissait guère. « Évidemment, il y a un prix à payer : vous devez reconnaître le Dieu de Digby. Tout ceux qui sont assez stupides pour refuser d’être heureux selon ses termes sont des pécheurs et méritent tout ce qui leur arrivera. Mais cette règle est commune à tous les dieux : n’en blâmez pas Foster ni Digby. Tout ce qu’ils font est parfaitement orthodoxe.
— On dirait que vous êtes converti, ma parole !
— Oh non ! Je déteste la danse, je méprise la foule et j’aime être libre de mes dimanches. Je veux simplement vous faire comprendre que vous les critiquez pour de fausses raisons. Du point de vue littéraire, la Nouvelle Révélation est dans la moyenne, ce qui n’est d’ailleurs pas étonnant, puisqu’il s’agit d’un pur plagiat. Quant à sa logique interne… les règles profanes ne s’appliquent pas aux écritures sacrées. Mais je dois dire qu’ici la Nouvelle Révélation est supérieure aux autres : elle ne se mord jamais la queue. Essayez de réconcilier le Nouveau Testament avec l’Ancien, ou la doctrine du Bouddha avec les écrits bouddhistes apocryphes. Du point de vue moral, le Fostérisme est simplement l’éthique freudienne enrobée de sucre pour ceux qui sont incapables d’avaler la psychanalyse telle quelle. Mais je doute que le vieux débauché qui l’écrivit – pardon, qui « transcrivit son inspiration » – le savait ; il n’était guère érudit. Mais il était en harmonie avec son époque, et sut capturer le Zeitgeist : peur, culpabilité et perte de la foi ; comment aurait-il pu passer à côté ? Et maintenant, taisez-vous, je vais faire un petit somme.