Il avait fait une chose que Jill lui avait demandé de ne pas faire…
Humainement, il aurait aimé se dire qu’il y avait été contraint, mais son éducation martienne ne lui permettait pas cette échappatoire. Il était parvenu à un embranchement, et avait choisi l’action juste, librement. Il gnoquait avoir fait le choix correct, bien que ce fût celui que son frère Jill interdisait…
Mais cela ne lui en aurait laissé aucun autre. C’était contradictoire, puisque embranchement signifie choix. Par le choix, l’esprit progresse.
Jill aurait-elle approuvé qu’il agisse autrement, sans gâcher de nourriture ?
Non, il gnoquait que l’interdiction de Jill couvrait cette variante.
Arrivé à ce point, l’être issu de gènes humains et modelé par la pensée martienne compléta un des stades de sa croissance, éclata, et cessa d’être un « petit ». La solitude absolue du libre arbitre prédestiné devint sienne et, avec une sérénité martienne, il l’étreignit, la chérit, savoura son amertume et accepta ses conséquences. Avec une joie tragique, il comprit que cet embranchement était sien. Son frère Jill pouvait l’instruire, le mettre en garde, le guider – mais le choix ne se partage pas. Plus que toute autre chose, il était à lui ; le possédant et le possédé gnoquaient ensemble, inséparablement. Il était pour l’éternité l’action qu’il avait choisie à l’embranchement.
Maintenant qu’il savait être le Soi, il était libre de gnoquer ses frères d’encore plus près, sans obstacle. L’intégrité du Soi fut, est et sera toujours. Mike s’interrompit pour chérir tous les Soi qui étaient ses frères : les nombreux Soi accomplis de Mars, incarnés ou désincarnés, et les rares qu’il connaissait sur Terre… Toutes ces « puissances de trois » terrestres qu’il ne connaissait pas encore et avec lesquelles il allait pouvoir se fondre, qu’il allait enfin pouvoir chérir, maintenant qu’après la longue attente il se gnoquait et se chérissait lui-même.
Mike resta en transe ; il y avait encore beaucoup à gnoquer, bien des problèmes non résolus qu’il devait intégrer à sa croissance. Ce qu’il avait vu, entendu et été au Tabernacle de l’Archange Foster (pas seulement l’embranchement lorsqu’il s’était trouvé face à face avec Digby)… la méfiance et la gêne que lui causait le sénateur Boone, pourquoi Mlle Aube Ardente avait la saveur d’un frère d’eau alors qu’elle ne l’était pas, l’odeur de bonté qu’il avait incomplètement gnoquée dans leurs danses et leurs cris…
Et les conversations avec Jubal… c’était ce qui le troublait le plus ; il les examina, les compara à ce qu’on lui avait appris lorsqu’il était petit, essayant de franchir la barrière des langues. Le mot « église » qui revenait sans cesse dans ce que disait Jubal lui donna d’énormes difficultés, car il ne voyait aucun concept martien équivalent, à moins de prendre « église » « culte », « Dieu », « congrégation » et bien d’autres mots encore, et de les ramener à l’unique terme martien qu’il connût, puis de ramener de nouveau ce terme en anglais, sous la forme qui avait déjà été rejetée (différemment par chacun) par Jubal, Mahmoud, et Digby.
Tu es Dieu. Il le comprenait mieux maintenant, bien que cela n’ait pas l’évidence du concept martien originel. Dans son esprit il prononça simultanément le mot martien et l’expression terrestre, et sentit qu’il gnoquait mieux. Les répétant comme un étudiant qui se dit et se redit que le joyau se trouve dans le lotus, il s’enfonça dans le nirvâna.
Peu avant minuit, il accéléra son cœur, reprit une respiration normale, effectua les vérifications nécessaires, puis se rallongea et ouvrit les yeux. Sa fatigue avait disparu. Il se sentait gai et léger, prêt à entreprendre les nombreuses actions qu’il voyait devant lui.
Il ressentit un besoin de compagnie presque animal, aussi fort que son désir de solitude de tout à l’heure. Il alla dans le couloir, et fut ravi d’y rencontrer un de ses frères. « Hello !
— Oh, bonjour, Mike. Vous avez l’air plus en forme.
— Je me sens merveilleusement bien. Où sont les autres ?
— Ils dorment. Ben et Mahmoud sont partis il y a une heure et les autres sont montés se coucher.
— Ah ! » Mike était désappointé que Mahmoud ne fût plus là ; il aurait eu beaucoup de choses à lui dire.
— J’aurais dû faire comme eux, mais j’avais envie de manger un morceau. Vous avez faim ?
— Très faim !
— Venez, il doit rester du poulet froid et nous trouverons bien quelque chose pour l’accompagner. » Ils descendirent, et composèrent un plateau royal. « Sortons. La nuit est tellement chaude.
— Excellente idée, acquiesça Mike.
— On pourrait même nager. On se croirait encore en été. Attendez, je vais allumer les lampes.
— Inutile. Je vais porter le plateau. » Mike était capable de voir dans l’obscurité presque totale. Jubal supposait que cela venait des conditions dans lesquelles il avait vécu, mais Mike gnoquait que ce n’était pas seulement cela : ses parents adoptifs lui avaient appris à voir. Quant à la température clémente… il aurait été à l’aise tout nue au sommet de l’Everest, mais ses frères humains supportaient mal les grands écarts de température et de pression, et il tenait compte de leur faiblesse. Il attendait avec impatience qu’il y eût de la neige, pour voir par lui-même si, comme il l’avait lu, chaque minuscule cristal de l’eau de vie était un individu séparé, et aussi pour y marcher pieds nus et s’y rouler. En attendant, la tiède nuit lui plaisait, et plus encore la compagnie de son frère.
« D’accord, prenez le plateau. Je n’allumerai que les lampes du fond de la piscine. Cela suffira largement pour voir ce que nous mangeons.
— Merveilleux. » Mike adorait voir la lumière à travers les rides de l’eau ; c’était une grande beauté, c’était bon. Ils pique-niquèrent près de la piscine, puis s’étendirent sur l’herbe et regardèrent les étoiles.
« Voilà Mars, Mike ! Ou est-ce Antarès ?
— C’est Mars.
— Que font-ils sur Mars, Mike ? »
Il hésita. La question était trop immense. « Dans l’hémisphère Sud, c’est le printemps. On apprend aux plantes à grandir.
— On leur apprend à grandir ?
— Oui. Larry aussi apprend aux plantes à grandir. Je l’y ai aidé. Mais mon peuple – je veux dire les Martiens, car je gnoque maintenant que vous êtes mon peuple – a une autre façon d’apprendre aux plantes. Dans l’autre hémisphère, il commence à faire froid et il faut faire rentrer dans les nids les nymphes qui ont survécu à l’été afin qu’elles soient fécondées et puissent continuer leur croissance. » Il réfléchit. « Un des humains qui sont restés près de l’équateur s’est désincarné, et les autres sont tristes.
— Oui, je l’ai entendu aux informations. »
Mike ne l’avait pas entendu ; il n’en savait rien jusqu’à ce qu’il se fût posé la question. « Ils ne devraient pas être tristes. Mr. Booker T.W. Jones, technicien alimentaire de première classe n’est pas triste : les Anciens l’ont chéri.
— Vous le connaissiez ?
— Oui. Il avait un visage bien à lui, beau et sombre. Mais il avait le mal du pays.
— Oh… Mike, avez-vous jamais le mal du pays… pour Mars ?
— Au début, oui, répondit-il. J’étais seul, toujours. » Il se laissa rouler vers elle et la prit dans ses bras. « Mais maintenant je ne suis plus seul, et je gnoque que je ne le serai plus jamais.