« Aïe ! Tiens, en voilà un autre. File, maintenant ! Tu devrais être couché à cette heure-ci. » Le magicien plissa le front. « Et maintenant, madame Merlin, que faisons-nous ? »
L’assistante lui murmura quelque chose ; il secoua la tête. « Pas devant tous ces gens quand même ? »
Elle murmura de nouveau. Il poussa un soupir. « Ah ! mes amis, Mme Merlin veut aller se coucher. Deux de ces messieurs pourraient-ils venir l’aider ? »
Il y eut une véritable ruée. « Non, non, c’est trop ! Seulement ceux qui ont été à l’armée. »
Il en restait encore un bon nombre ; il en choisit deux et leur dit : « Il y a un lit de camp derrière le rideau. Allez le chercher. Voilà. Et maintenant, mettez-le au milieu de la scène. Merci. Madame Merlin, regardez le public, s’il vous plaît. »
Le docteur Apollon fit quelques passes devant elle. « Dormez… dormez… vous dormez. Elle est plongée dans un profond sommeil hypnotique, mes amis. Pourriez-vous la mettre sur le lit, maintenant ? Doucement…» Rigide comme un cadavre, elle se laissa transférer sur la couche.
« Merci, messieurs. » Le magicien reprit sa baguette ; qui était restée suspendue en l’air, et la pointa vers une table disposée à l’autre extrémité de la scène. Un drap se détacha d’une pile d’objets divers et vint flotter vers lui. « Voilà. Recouvrez-la avec ça. La tête aussi. Il ne faut pas regarder une dame quand elle dort. Merci, messieurs, vous pouvez reprendre vos places. Madame Merlin… m’entendez-vous ?
— Oui, docteur Apollon.
— Vous étiez lourde de sommeil. Et maintenant, vous vous sentez légère, légère… vous dormez sur des nuages. Vous flottez. » La forme couverte par le drap se souleva d’une trentaine de centimètres. « Hé, attention ! Ne devenez pas trop légère quand même ! »
Un garçon murmura audiblement dans la salle : « Quand ils ont mis le drap sur elle, elle s’est en allée par une trappe. Il n’y a plus qu’une monture en fil de fer. Lorsqu’il ôtera le drap, elle s’écroulera et le tour est joué. Je pourrais le faire. »
Le docteur Apollon l’ignora. « Plus haut, madame Merlin, plus haut… Voilà. » La forme recouverte du drap s’immobilisa à près de deux mètres de hauteur.
La voix murmura de nouveau : « Le tout est soutenu par une baguette d’acier qu’on ne voit pas. Elle est cachée par le coin du drap qui pend. »
Le docteur Apollon demanda des volontaires pour enlever le lit de camp. « Elle n’en a pas besoin, car elle dort sur des nuages. » Il tendit l’oreille. « Plus fort, madame Merlin. Ah ! Elle dit qu’elle ne veut plus du drap. »
(« C’est là que la monture disparaît. »)
Le magicien arracha le drap, et le public vit Mme Merlin, dormant calmement à deux mètres au-dessus de la scène. Un camarade du garçon qui connaissait tout à la magie lui demanda : « Où est la baguette d’acier ? »
Le gosse répondit : « Il faut regarder là où il ne veut pas qu’on regarde. Ces lampes sont faites exprès pour nous taper dans les yeux.
— Voilà, ma princesse, cela suffit, dit le docteur Apollon. Donnez-moi la main. Réveillez-vous ! » Il l’aida à se redresser et à reprendre pied sur la scène.
(« Tu as vu où elle a posé son pied ? C’est là que la baguette d’acier a disparu. » Le gosse ajouta : « C’est simple comme bonjour. »)
« Et maintenant, mes amis, continua le magicien, un peu de silence. Le savant professeur Timoshenko va vous faire une conférence sur…»
L’orchestre noya ses paroles. Tandis que le public s’écoulait, les forains commençaient déjà à démonter la tente : ils partaient tôt le lendemain matin. Seules les tentes où ils vivaient restèrent debout pour la nuit.
Le présentateur-directeur-propriétaire retint le magicien par la manche. « Ne partez pas, Smitty. » Il lui tendit une enveloppe et ajouta : « Écoutez mon garçon… je vous assure que ça ne me fait pas plaisir de vous le dire, mais vous ne nous accompagnez pas à Paducah.
— Je sais.
— Je n’ai rien contre vous… mais je dois penser à mon spectacle. J’ai trouvé un couple formidable. Ils font un numéro de transmission de pensée, puis elle lit dans l’avenir. Vous savez que vous n’aviez pas de contrat.
— Je sais, dit le magicien. Je ne vous en veux pas, Tim.
— Ça me fait plaisir que vous disiez ça. » Il hésita. « Vous voulez un bon conseil ?
— J’aimerais beaucoup, dit le magicien avec simplicité.
— Bien. Vos tours sont excellents, Smitty, mais les tours ne suffisent pas à faire un magicien. Vous agissez comme un forain, vous n’embêtez jamais les autres, vous aidez tout le monde… mais vous n’êtes pas vraiment un forain. Vous ne comprenez pas ce que veulent les gogos. Un vrai magicien leur fait écarquiller les yeux rien qu’en escamotant une pièce de monnaie. Je n’ai jamais vu un numéro de lévitation aussi au point que le vôtre, mais vous n’arrivez pas à réchauffer le public. Vous manquez de psychologie. Prenez moi, par exemple. Je ne sais rien faire, sauf ce qui compte : je connais le jobard ; je sais ce qu’il veut, même s’il ne le sait pas lui-même. Voilà l’art, que vous soyez politicien, curé ou magicien. Si vous savez cela, vous pouvez laisser la moitié de vos tours au vestiaire.
— Vous avez certainement raison.
— Bien sûr. Le client veut du sexe, du sang et de l’argent. Du sang, nous ne lui en donnons pas – mais nous le laissons toujours espérer qu’un mangeur de feu ou un lanceur de couteau commettra une erreur. Nous ne lui donnons pas d’argent ; nous lui en prenons un peu tout en encourageant son avidité. Nous ne lui donnons pas non plus de sexe. Mais pourquoi huit sur dix viennent-ils ? Pour voir une fille à poil. Ils n’en verront pas, mais il seront contents quand même.
« Et que veut-il encore ? Du mystère ! Et ça, c’est votre affaire, mais vous ne savez pas vous y prendre. Les gogos savent bien que ce sont des trucs… mais ils voudraient tant croire que c’est du vrai, et c’est à vous de les aider à le croire. C’est là que vous ne faites pas le poids.
— Comment l’apprendre, Tim ?
— Eh, ça s’apprend tout seul. Tenez, cette idée que vous aviez de vous appelez « L’Homme de Mars ». Il ne faut pas donner au jobard ce qu’il ne peut pas avaler. Ils l’ont vu en photo ou à la stéréo. Vous lui ressemblez un peu, mais ils savent bien qu’il n’irait jamais dans un cirque. C’est comme si vous disiez que l’avaleur de sabres est le président des États-Unis. Ces cruches veulent croire, mais ils ne vous laisseront pas insulter le peu d’intelligence qu’ils ont. Même un client a un petit quelque chose dans le crâne.
— Je m’en souviendrai.
— Je parle trop. C’est l’habitude. Vous vous en tirerez, les enfants ? Je ne devrais pas, mais… vous voulez que je vous prête quelque chose ?
— Merci, Tim, ça ira.
— Bien, bonne chance, Smitty. Au revoir, Jill. »
En sortant, il croisa Patricia Paiwonski qui arrivait. « Alors les enfants ? Tim a supprimé votre numéro. »
— Nous serions partis de toute façon, Pat.
— Je suis tellement en colère que j’aurais envie de le laisser tomber.
— Calmez-vous, Pat…
— Et qu’il se débrouille ! Des numéros, il en trouvera toujours, mais un comme…
— Tim a raison, Pat. Je n’ai pas le sens du spectacle.
— Eh bien… Vous me manquerez, vous savez. Dites ! Venez donc passer un moment dans ma tente.
— Venez plutôt chez nous, Patty, dit Jill. Vous pourrez prendre un bon bain chaud.