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— D’accord… j’amènerai une bouteille.

— Inutile, objecta Mike. Je sais ce que vous buvez, et il y en a.

— Vous êtes à l’Impérial, n’est-ce pas ? Je vais aller voir si les petits vont bien et dire à Gueule de Miel que je sors. J’en ai au plus pour une demi-heure. »

Mike était au volant. C’était une petite ville sans contrôle automatique de la circulation. Il conduisait dans la zone maximale, se glissant dans des trous que Jill ne voyait que lorsqu’ils les avaient passés, et il le faisait sans effort. Jill lui avait demandé de lui apprendre. Mike étirait son appréhension du temps jusqu’à ce que jongler avec des œufs ou conduire vite dans les encombrements devienne facile. Jill trouvait cela curieux chez un homme qui, il y avait peu de mois, avait du mal à lacer ses chaussures.

Ils ne parlaient pas, comme toujours lorsque leurs esprits fonctionnaient sur des rythmes différents. Jill pensait à la vie qu’ils allaient quitter – à la fois en concepts anglais et martiens, s’en souvenant et la chérissant.

Toute sa vie durant, elle avait été soumise à la tyrannie de l’heure : à l’école, plus encore à l’école d’infirmières, puis vinrent les exigences de la routine hospitalière. Rien de pareil dans la vie des forains. Plusieurs fois par jour, elle devait montrer comme elle était jolie, et le reste du temps elle était libre. Mike se souciait fort peu de manger six fois par jour ou une seule – tout ce que Jill faisait le satisfaisait. Ils avaient leur propre tente. Dans bien des villes, ils ne quittaient jamais l’enceinte de la foire, nid chaleureux qui les protégeait des tracas du monde extérieur.

Évidemment, cela grouillait de badauds. Mais les forains leur avaient appris que les clients n’étaient pas des gens : c’étaient des nigauds dont la seule fonction était de cracher de l’argent.

Ils avaient été heureux chez les forains. Il n’en avait pas été de même lorsqu’ils avaient commencé à courir le monde pour parfaire l’éducation de Mike. Plusieurs fois, on les reconnut et ils eurent parfois du mal à échapper, non seulement à la presse, mais aussi à un nombre fou de gens qui se croyaient des droits sur Mike.

Mike se pensa des traits plus mûrs ainsi que quelques autres modifications. Cela, en plus du fait qu’ils fréquentaient des lieux où l’on ne se serait pas attendu à voir l’Homme de Mars, leur assura la tranquillité. Jubal, à qui Jill téléphona ces jours-là, annonça de plus à la presse que l’Homme de Mars s’était retiré dans un monastère tibétain.

En fait, ils s’étaient « retirés » dans un grill d’une ville anonyme. Jill était serveuse et Mike plongeur. Lorsque le patron avait le dos tourné, Mike usait d’une méthode expéditive pour laver la vaisselle. Ils y restèrent une semaine, puis allèrent ailleurs. Parfois ils travaillaient, parfois pas ! Depuis que Mike avait découvert leur existence, ils allaient presque quotidiennement dans les bibliothèques publiques. Jusqu’alors, il avait cru que la bibliothèque de Jubal contenait un exemplaire de tous les livres existants. Lorsqu’il apprit la merveilleuse vérité, ils restèrent un mois entier à Akron. Jill fit beaucoup de shopping, car lorsque Mike avait un livre en main il aurait aussi bien pu ne pas être là.

Mais la foire avec ses nombreuses attractions avait été la partie la plus agréable de leurs pérégrinations. Jill se souvint avec grand amusement du jour – dans quelle ville était-ce ? – où les girls de la revue avaient été conduites au poste. Ce n’était pas juste. Elles travaillaient toujours en respectant la réglementation locale : soutien-gorge ou pas, lumières bleues ou lumières vives. Le shérif les emmena pourtant et le juge de paix semblait disposé à les condamner. Tous les forains allèrent à l’audience, de même que de bons bourgeois venus voir les « femmes de mauvaise vie ». Mike et Jill prirent place dans le fond de la salle, qui était comble.

Jill avait fait comprendre à Mike qu’il ne devait jamais faire en public des choses sortant de l’ordinaire. Mais Mike gnoqua un embranchement…

Le shérif prenait visiblement plaisir à témoigner de l’« impudicité » de ces femmes lorsque soudain shérif et juge se retrouvèrent tous nus.

Jill et Mike sortirent en profitant de la bousculade – ainsi que les accusées. La foire plia bagages et alla dans une ville plus honnête. Personne ne relia le miracle à Mike.

Jill n’oublierait jamais l’expression du shérif. Elle voulut rappeler mentalement à Mike la tête impayable que fit ce lourdaud de shérif… mais c’était impossible à dire en martien, comme tout ce qui avait trait à la drôlerie. Leurs liens télépathiques s’accroissaient sans cesse, mais en martien seulement.

(Oui, Jill ?) répondit-il en esprit.

(Rien ; plus tard.)

Ils approchaient de l’hôtel, et Jill sentit l’esprit de Mike ralentir. Elle préférait vivre sous la tente, mais il lui manquait une vraie baignoire. La douche, ce n’était pas mal, mais rien ne vaut un vrai bain, bien chaud. Ils descendaient donc parfois à l’hôtel et louaient une voiture. Mike ne partageait pas son horreur de la crasse. Il était devenu aussi propre qu’elle, mais seulement parce qu’elle l’avait rééduqué. Il pouvait d’ailleurs rester immaculé sans jamais se laver, de même qu’il n’avait plus jamais besoin d’aller chez le coiffeur, maintenant qu’il savait comment Jill aimait qu’il fût coiffé. Mais Mike adorait toujours autant s’immerger dans l’eau de la vie.

L’Impérial était miteux et désuet, mais l’« appartement nuptial » possédait une grande salle de bains. Jill alla faire couler l’eau dès leur arrivée, et ne fut nullement surprise de se trouver soudain déshabillée pour le bain. Cher Mike ! Il savait qu’elle adorait faire des achats et ne manquait jamais une occasion de la débarrasser d’objets divers en les faisant basculer dans le nulle part. Il l’aurait fait quotidiennement si elle ne lui avait pas dit qu’elle risquait de se faire remarquer en changeant trop souvent de vêtements.

« Merci, chéri ! lui cria-t-elle. Viens ! »

Mike avait préféré se déshabiller plutôt que de faire disparaître ses vêtements : contrairement à Jill, il ne prenait aucun plaisir particulier à acheter des vêtements neufs. Il lui semblait que leur seule utilité était de protéger contre les intempéries ; et encore n’en avait-il même pas besoin pour cela. Ils entrèrent dans le bain face à face ; elle recueillit de l’eau dans ses mains et les approcha des lèvres de Mike. Le rituel n’était pas indispensable, mais Jill aimait leur rappeler inutilement une chose qui était de toute évidence vraie pour toute l’éternité.

Puis, elle lui dit : « Je repensais à la tête que faisait cet horrible shérif, c’était vraiment trop drôle !

— Il avait l’air drôle ?

— Oh oui, très !

— Explique-moi en quoi il était drôle. Je ne comprends pas la plaisanterie.

— Euh… je ne crois pas que je pourrai. Ce n’était pas vraiment une plaisanterie – pas comme les jeux de mots ou d’esprit, que l’on peut expliquer.

— Je n’avais pas gnoqué que c’était drôle. Dans le shérif comme dans le juge, je ne gnoquai qu’un très grand mal. Si je n’avais pas su que cela te déplairait, je les aurais fait disparaître.

— Mike chéri. » Elle lui toucha la joue. « Tu es gentil. C’était mieux de faire ce que tu as fait. Ils ne l’oublieront pas, et il n’y aura jamais plus d’arrestations pour indécence dans cette ville. Mais je voulais te dire que je suis désolée que notre numéro ait été un four. J’ai fait de mon mieux pour écrire ce texte, mais je ne suis pas plus du métier que toi.