— C’était de ma faute, Jill. Tim dit vrai : je n’ai jamais compris les jobards, mais chaque jour passé avec les forains me les a fait gnoquer de plus près.
— Il ne faut pas les appeler « jobards », chéri, ni « gogos » surtout maintenant que nous ne sommes plus avec les forains. Ce sont des gens, tout simplement.
— Je gnoque qu’ils sont des gogos.
— Peut-être, Mike, mais ce n’est pas poli.
— Je m’en souviendrai.
— As-tu décidé où nous allons ?
— Non, mais quand le moment sera venu, je saurai. » C’était vrai, Mike savait toujours. Depuis son premier saut de la docilité à la domination, sa force et son assurance n’avaient fait que s’accroître. Le garçon qui trouvait fatigant de soutenir un cendrier en l’air pouvait non seulement le tenir en l’air tout en faisant d’autres choses, mais exercer au besoin une force énorme. Elle se souvenait de ce camion qui s’était enlisé. Vingt hommes essayaient de le dégager. Mike leur prêta main forte, et la roue arrière se souleva de l’ornière. Mais il était devenu sophistiqué, et faisait en sorte que personne ne se doutât de rien.
Et un jour, il avait gnoqué que, pour faire disparaître les choses, il n’était pas nécessaire qu’elles soient mauvaises ; cette règle ne s’appliquait qu’aux êtres vivants, gnoquants. Une robe n’avait pas besoin d’être « mauvaise ». Pour les objets inanimés, la règle n’était bonne que pour les « petits ». Un adulte agissait comme bon lui semblait.
Elle se demanda en quoi consisterait son prochain changement. Mais cela ne l’inquiétait pas : Mike était sage, et il était bon. « Mike, ça ne serait pas bien d’avoir Dorcas, Anne et Myriam dans le bain avec nous ? Et aussi père Jubal et les deux garçons… toute notre famille !
— Il faudrait une plus grande baignoire.
— Ça ne fait rien d’être serrés. Quand irons-nous les voir, Mike ?
— Je gnoque que ce sera bientôt.
— Bientôt à la mode martienne ou terrestre ? Qu’importe, chéri, ce sera lorsque l’attente sera accomplie. Ce qui me rappelle que tante Patty arrive bientôt – bientôt à la mode terrestre. Lave-moi, tu seras gentil. »
Elle se mit debout ; la savonnette se souleva du porte-savon, se promena sur son corps, alla se remettre en place, et la couche de savon qui la recouvrait se mit à mousser. « Ouïe, tu me chatouilles !
— Je te rince ?
— Je me plonge. » Elle le fit et se releva. « Il était temps. » On frappait à la porte. « Chérie ? Tu es décente ?
— J’arrive, Pat ! » Elle ajouta à voix basse : « Sèche-moi, Mike. »
Ce fut fait instantanément, jusqu’à la plante des pieds. « Chéri ? N’oublie pas de t’habiller. Patty est une dame, pas comme moi.
— Je n’oublierai pas. »
Jill passa un peignoir et se hâta vers la porte. « Entrez, Pat. Nous prenions un bain. Mike vient tout de suite. Je vais vous chercher à boire – vous prendrez un second verre dans le bain. Il y a de l’eau chaude en pagaille.
— J’ai pris une douche après avoir mis Gueule de Miel au lit, mais… j’adorerais prendre un vrai bain. Ah, ma petite Jill, je ne suis pas venue ici pour me servir de votre salle de bains, mais parce que votre départ me brise le cœur.
— Nous ne perdrons pas le contact. » Jill s’affaira au bar. « Tim avait raison. Notre numéro a besoin d’être mis au point.
— Mais non, il est très bien. Quelques gags, peut-être… Hello, Smitty. » Elle lui tendit une main gantée. En ville, Mrs. Paiwonski portait toujours des gants, des robes montant jusqu’au cou et des bas. Elle ressemblait (ce qu’elle était, d’ailleurs) à une veuve respectable d’un certain âge, mais bien conservée.
« Je disais à Jill, continua-t-elle, que vous aviez un très bon numéro. »
Mike sourit. « Vous vous moquez de nous, Pat. Il pue.
— Mais non, mon bon Smitty. Il lui faudrait peut-être un peu plus de punch, quelques gags. Ou bien vous pourriez diminuer un peu le costume de Jill. Vous êtes bien faite, ma chérie. »
Jill secoua la tête. « Cela ne suffirait pas.
— Ça dépend. Je connaissais un magicien qui habillait son assistante à la mode 1900 ; on ne voyait même pas ses jambes. Puis, il escamotait ses vêtements l’un après l’autre. Les jobards adoraient ça. Mais ça n’avait rien de vulgaire, vous savez. À la fin, elle en portait encore autant que ce que vous avez sur vous maintenant.
— Ça ne me gênerait pas de le faire toute nue, mais la police arrêterait les représentations.
— Même sans cela, vous ne le pourriez pas, ma chérie. Vous causeriez une émeute. Mais puisque vous êtes bien faite, pourquoi ne pas vous en servir ? Je ne serais pas allée loin comme femme tatouée si je ne me déshabillais pas autant que c’est permis.
— À propos de vêtements, dit Mike, vous devez être mal à l’aise, Pat. Le conditionneur d’air est sûrement en panne ; il fait au moins trente degrés. » Il était vêtu d’un peignoir léger, et la chaleur ne l’incommodait que très peu ; parfois, il devait ajuster son métabolisme. Mais leur amie avait l’habitude de ne presque rien porter, et ne s’habillait que pour dissimuler ses tatouages aux yeux des jobards. « Mettez-vous à l’aise. Nous sommes entre amis.
— Mais bien sûr, Patty, dit Jill. Si vous n’avez rien en dessous, je vous trouverai quelque chose.
— Eh bien…
— Il ne faut pas vous gêner avec nous. Je vais vous aider avec la fermeture éclair.
— Oui, et j’ôte déjà mes chaussures. » Elle continua à bavarder sans cesser de se demander comment elle pourrait aborder les sujets religieux. Que Dieu les bénisse, ces gosses étaient prêts à voir la lumière, mais elle croyait avoir toute la saison devant elle… « Ce qu’il y a dans ce métier, Smitty, c’est qu’il faut comprendre les jobards. Évidemment, si vous étiez un vrai magicien – oh, je ne veux pas dire que vous n’êtes pas habile, bien au contraire ! » Elle fourra ses bas dans une de ses chaussures. « Je veux dire si vous aviez fait un pacte avec le Diable. Mais les jobards savent que ce sont des trucs. Alors il faut une routine amusante. Avez-vous jamais vu un mangeur de feu avec une jolie assistante ? Elle ficherait tout en l’air : les gens ne regarderaient plus qu’elle, en espérant qu’il se mettrait le feu aux tripes ! »
Elle s’extirpa de sa robe. Jill vint l’embrasser. « Voilà, tante Patty, vous avez l’air plus naturelle. Buvez tranquillement.
Mrs. Paiwonski pria le ciel de lui venir en aide. Eh ! Les images parleraient pour elles-mêmes – c’était bien pourquoi Georges les avait mises là. « Vous voyez, voilà ce que je montre aux jobards. Avez-vous jamais regardé, vraiment regardé, mes images ?
— Non, admit Jill. Nous ne voulions pas vous gêner en vous regardant comme deux gogos.
— Eh bien, regardez maintenant ! C’est ce que Georges, que Dieu bénisse sa douce âme, voulait. Là, sous mon menton, vous voyez la naissance du prophète, le saint Archange Foster ; un petit bébé innocent qui ne savait pas ce que le Ciel lui réservait. Mais les Anges le savaient – vous les voyez, tout autour de lui ? Ensuite, vous voyez son premier miracle ; avec un jeune pécheur de son école, il alla tirer un pauvre petit oiseau… il le ramassa, le caressa et l’oisillon s’envola, tout heureux de vivre. Et maintenant, passons à mon dos. » Elle leur expliqua que, lorsque Georges avait commencé la grande œuvre, il ne restait pas beaucoup de place, mais que, dans sa géniale inspiration, il avait transformé « L’Attaque contre Pearl Harbor » en un « Armageddon » et le « Panorama de New York » en une vue de la Ville Sainte.
« Oh oui, mon bon Georges a eu bien du mal à faire tenir toutes les étapes de la vie terrestre de notre prophète. Ici, vous le voyez prêcher sur les marches du séminaire impie qui refusa de l’admettre, et là, sa première arrestation, début de la Persécution. Tout autour de la colonne vertébrale, vous le voyez briser les idoles… et tout en bas, il est en prison, éclairé par une lumière descendue du Ciel. Puis, les Premiers Justes envahirent la prison…»