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— Oui, dit-elle, le même que l’autre fois. Tu l’avais repris. D’ailleurs les plis sont bien marqués et il est tout terni d’être resté si longtemps dans ta poche.

— Mon père m’a dit que ce n’était pas la peine d’en refaire un puisqu’il y avait celui-là.

— Et il ne s’inquiète pas de te savoir loin de lui toute une nuit ?

— Non, dit-il. Je crois qu’il ne m’aime pas beaucoup.

Bien que sachant qu’il mentait, elle sentit son cœur se crisper.

— Allons donc… C’est impossible. Mais ta mère, elle t’aime, elle.

— Ce n’est pas ma mère. Ma vraie mère est morte quand j’avais deux ans il paraît.

Pouvait-il inventer à ce point ? Charlotte étouffait d’incertitude et préféra quitter la pièce durant un moment. Dans la cuisine elle mit de l’ordre, après avoir fait la vaisselle. L’oie était presque entière. Il n’y manquait que les deux cuisses. Pierre essayait de l’attendrir. Dans quel but ? Elle ne le savait que trop mais ne voulait pas l’admettre. Quel enfant n’avait imaginé des situations invraisemblables ?

— Vous pensez à Truc ?

Elle sursauta. Il était à la porte et la regardait la tête penchée. Elle avait pourtant l’impression que ses yeux étaient moins enfoncés dans ses orbites et que ses joues creuses avaient tendance à s’emplir. Pourtant il était resté deux jours loin d’elle et de la bonne nourriture qu’elle pouvait lui servir.

— Je me demande ce qu’il a pu devenir, dit-elle.

— Quelqu’un lui aura donné un coup de fusil.

— Oh ! C’est horrible ce que tu dis là ! s’écria-t-elle. Pourquoi aurait-on agi ainsi ? Il est inoffensif.

— Peut-être qu’on l’a pris pour un loup.

— Il n’en a pas la couleur.

— Ça ne fait rien.

— Et puis il est interdit de chasser en temps de neige.

— Oh ! J’ai entendu des coups de fusil…

Elle lui jeta un regard très bref. Où avait-il pu les entendre ? Chez lui ?

— Vous préférez que ce soit moi ou lui qui soit revenu ici ? demanda-t-il alors.

Charlotte fit semblant de ramasser une miette sur le sol, la jeta dans la poubelle.

— Vous ne voulez pas me répondre ?

— J’aurais aimé que vous reveniez tous les deux. Ensemble, comme deux bons copains.

Il fit la grimace :

— Truc ne m’aime pas. Vous vous trompez sur lui, vous savez. Quand vous tournez le dos il veut toujours se jeter sur moi, mais vous n’avez jamais voulu me croire.

Était-ce possible ? Comment un chien aurait-il eu tant d’hypocrisie ? Pourtant elle n’osa pas le contredire. Elle n’arrêtait pas de le traiter de menteur, de mettre en doute tout ce qu’il racontait. Leurs rapports ne cessaient de se fausser et de prendre une curieuse tournure.

— Je peux regarder la télé ?

— Il n’y a pas grand-chose l’après-midi. Et je ne sais pas si avec la neige elle marchera.

L’écran resta blanc et il eut un geste de mauvaise humeur pour l’éteindre.

— C’est moche qu’on ne puisse pas sortir faire de la luge. Il n’y a pas de cartes ici ?

— Je crois qu’il y en a un paquet dans la bibliothèque, là-bas. À quoi sais-tu jouer ? À l’Homme Noir, à la Bataille ?

Il la regarda comme si elle s’adressait à un bébé :

— Je sais jouer à la belote.

— Ah ! Tu es plus calé que moi. Je n’ai jamais rien compris à ce jeu-là.

Il apporta le jeu de cartes et ils s’installèrent de chaque côté d’une table basse.

— Et les petits paquets, vous connaissez ?

— Non.

Il battait les cartes avec une dextérité peu commune. Charlotte se laissait fasciner par le jeu de ses longues mains blafardes.

— Voilà.

Il disposa plusieurs paquets de cartes devant elle, une seule carte devant lui.

— Vous pariez, dit-il. Vous avez de l’argent ?

— De l’argent ? répéta-t-elle, estomaquée.

— Ben oui, quoi, on va pas jouer des haricots.

Charlotte alla chercher son sac, y prit de la monnaie.

— Vous pariez. Comme vous voulez. Au pif, quoi. Si je retourne un dix et que vous avez un valet, c’est gagné pour vous et je paye. En dessous, c’est moi qui empoche.

— D’accord, dit-elle.

Elle disposa des pièces de dix et vingt centimes. Pierre fit la grimace :

— C’est plutôt maigre.

Il retourna sa carte. Un huit. Charlotte avait des cartes supérieures. Gravement il sortit de l’argent de sa poche et régla les paris.

— Vous avez du pot, dit-il.

Elle paria le tout, à nouveau, plus une pièce d’un franc. Il retourna un dix, paya sur trois paquets mais empocha dix centimes.

— Tu ne fais pas fortune, dit-elle.

— Est-ce que vous avez peur que je ne puisse pas payer ? demanda-t-il.

Intriguée, elle sortit plusieurs pièces d’un franc et les posa sur les petits paquets. Il retourna un roi et rafla tout.

— Eh bien, fit-elle. Mais pourquoi c’est toujours à toi ?

— Quand j’aurai plus de ronds je devrai vous céder la banque. Mais vous pouvez toujours essayer de me l’acheter.

— Combien ?

— Dix francs.

— Trop cher.

— Tant pis pour vous.

Il retourna un as et lui rafla quatre francs.

— Mais dis donc, tu as de la chance.

Lorsqu’il retourna encore un as elle le regarda d’un air soupçonneux.

— Tu triches, hein ?

— C’est pas vrai. Vous râlez parce que vous perdez. Vous n’avez qu’à me racheter la banque.

— Trop cher, dit-elle.

— Vous avez tort, on achète toujours quand le banquier gagne.

Elle s’entêta et après plusieurs tours se rendit compte qu’elle avait perdu trente francs. Le garçon lui faisait de la monnaie, rangeait ses billets dans un petit porte-cartes de couleur jaune. Elle crut apercevoir des photographies à l’intérieur.

— Bon, je t’achète la banque, dit-elle.

— Vingt francs.

— Tu exagères. Tout à l’heure c’était dix.

— Il fallait l’acheter. Bientôt ce sera trente francs.

— Bon, je ne joue plus.

— Une dernière fois.

Cette fois elle gagna. Du moins elle récupéra la mise, comprit, suffoquée, qu’il faisait ce qu’il voulait avec les cartes. Il sortait toujours celles du dessous pour lui. Elle se promit de veiller au grain et de le coincer.

— Bon, encore une fois, dit-elle.

Elle coupa et il allait commencer à distribuer lorsqu’elle lui demanda de couper encore une fois. Il devint rouge de colère.

— C’est pas de jeu, dit-il.

— Pourquoi pas ? Je peux couper autant de fois que je le désire.

— Non, c’est pas vrai.

Il lança les cartes dans la cheminée. Elle se précipita, ne put empêcher le valet de pique, comme par hasard, d’être brûlé dans un coin. Furieuse, elle alla les ranger dans un tiroir, monta dans sa chambre. Elle voulait le punir de son geste mais ne put rester plus d’un quart d’heure loin de lui. Cependant en redescendant, elle l’ignora superbement et se mit à tricoter.

— Écoutez, dit-il.

— Qu’y a-t-il ?

— On dirait un chien qui appelle.

Elle se précipita comme une folle à la porte, l’ouvrit. La neige s’engouffra dans la pièce poussée par un vent qui se levait peu à peu. Elle essaya de percer l’écran de neige, siffla entre ses doigts mais vainement.

— Je me serai trompé, dit-il.

Une façon de se faire pardonner ou de renouer la conversation avec elle. Il était parfois odieux.

— Je peux avoir quelque chose de chaud ? Je ne me sens pas très bien, dit-il en portant la main à sa gorge.