Elle esquiva d'abord le rayon des beaux-arts qu'elle connaissait par cur pour l'avoir beaucoup frquent du temps o elle essayait d'tudier dans l'cole du rnme nom, puis, plus tard, des fins moins glorieuses... D'ailleurs, elle n'avait pas l'intention de s'y rendre. Il tait trop tt. Ou trop tard justement. C'tait comme cette histoire de petit coup de talon... Peut-tre qu'elle tait un moment de sa vie o elle ne devait plus compter sur l'aide des grands matres ?
Depuis qu'elle tait en ge de tenir un crayon, on lui avait rpt qu'elle tait doue. Trs doue. Trop doue. Trs prometteuse, bien trop maligne ou trop gte. Souvent sincres, d'autres fois plus ambigus, ces compliments ne l'avaient mene nulle part, et aujourd'hui, alors qu'elle n'tait plus bonne qu' remplir frntiquement des carnets de croquis comme une sangsue, elle se disait qu'elle changerait bien ses deux barils de dextrit contre un peu de candeur. Ou contre une ardoise magique, tiens... Hop ! plus rien l-haut. Plus de technique, plus de rfrences, plus de savoir-faire, plus rien. On recommence tout zro.
Alors un stylo, tu vois... a se tient entre le pouce et l'index... D'ailleurs, non, a se tient comme tu veux. Ensuite, ce n'est pas difficile, tu n'y penses plus. Tes mains n'existent plus. C'est ailleurs que a se passe. Non, a ne va pas l, c'est encore trop joli. On ne te demande pas de faire quelque chose de joli, tu sais... On s'en tape du joli. Pour a on a les dessins d'enfants et le papier glac des magazines. Mets donc des moufles, toi, le petit gnie, la petite coquille vide, mais si, enfile-les te dis-je, et peut-tre qu'enfin, tu verras, tu dessineras un cercle rat presque parfait...
Elle flna donc parmi les livres. Elle se sentait perdue. Il y en avait tant et elle avait perdu le fil de l'ac tualit depuis si longtemps que tous ces bandeaux rouges lui donnaient le tournis. Elle regardait les couvertures, lisait les rsums, vrifiait l'ge des auteurs et grimaait quand ils taient ns aprs elle. Ce n'tait pas trs malin comme mthode de slection... Elle se dirigea vers le rayon des poches. Le papier de mauvaise qualit et les petits caractres d'imprimerie l'intimidaient moins. La couverture de celui-ci, un gamin avec des lunettes de soleil, tait bien laide, mais le dbut lui plaisait :
Si je devais ramener ma vie un seul fait, voici ce que je dirais : j'avais sept ans quand le facteur m'a roul sur la tte. Aucun vnement n'aura t plus formateur. Mon existence chaotique, tortueuse, mon cerveau malade et ma Foi en Dieu, mes empoignades avec les joies et les peines, tout cela, d'une manire ou d'une autre, dcoule de cet instant, o, un matin d't, la roue arrire gauche de la jeep de la poste a cras ma tte d'enfant contre le gravier brlant de la rserve apache de San Carlos.
Oui, c'tait pas mal a... En plus le livre tait bien carr, bien gros, bien dense. Il y avait des dialogues, des morceaux de lettres recopis et de jolis sous-titres. Elle continua de le feuilleter et, la fin du premier tiers peu prs, elle lut ceci :
Gloria, dit Barry, adoptant son ton doctoral. Voici ton fils Edgar. Il attend depuis longtemps le moment de te revoir.
Ma mre regarda partout, sauf dans ma direction. Y en a encore ? demanda-t-elle Barry d'une petite voix flte qui me noua les entrailles.
Barry soupira et alla chercher une autre bote de bire dans le frigo. C'est la dernire, on ira en chercher plus tard. Il la posa sur la table devant ma mre, puis il secoua lgrement le dossier de sa chaise. Gloria, c'est ton fils, reprit-il. Il est l.
Secouer le dossier de la chaise... C'tait peut-tre a la technique ?
Quand elle tomba sur ce passage, vers la fin, elle le referma, confiante :
Franchement, je n'ai aucun mrite. Je sors avec mon carnet et les gens se dboutonnent. Je sonne leur porte et ils me racontent leur vie, leurs petits triomphes, leurs colres et leurs regrets cachs. Quant mon carnet, qui de toute faon n'est l que pour la frime, je le remets en gnral dans ma poche, et j'coute patiemment jusqu' ce qu'ils aient dit tout ce qu'ils avaient dire. Aprs, c'est le plus facile. Je rentre la maison, je m'installe devant mon Herms Jubil et je fais ce que je fais depuis prs de vingt ans : je tape tous les dtails intressants.
Une tte crabouille dans l'enfance, une mre dans les choux et un petit carnet tout au fond de la poche...
Quelle imagination...
Un peu plus loin, elle vit le dernier album de Semp. Elle dfit son charpe et la coina avec son manteau entre ses jambes pour s'merveiller plus confortablement. Elle tourna les pages lentement et, comme chaque fois, elle eut les joues roses. Elle n'aimait rien tant que ce petit monde de grands rveurs, la justesse du trait, les expressions des visages, les marquises des pavillons de banlieue, les parapluies des vieilles dames et l'infinie posie des situations. Comment faisait-il ? O trouvait-il tout cela ? Elle retrouva les cierges, les encensoirs et le grand autel baroque de sa petite bigote prfre. Cette fois, elle tait assise au fond de l'glise, tenait un tlphone portable et se retournait en mettant sa main devant sa bouche : All, Marthe ? C'est Suzanne. Je suis Sainte-Eulalie-de-la-Rdemption, tu veux que je demande quelque chose pour toi ?
Du miel.
Quelques pages plus loin, un monsieur se retourna en l'entendant rire toute seule. Ce n'tait rien pourtant, c'tait une grosse dame qui s'adressait un ptissier en plein travail. Il avait une toque plisse, une mine vaguement dsabuse et un petit bedon exquis. La dame disait : Le temps a pass, j'ai refait ma vie, mais tu sais Roberto, je ne t'ai jamais oubli... Et elle tait coiffe d'un chapeau en forme de gteau, une espce de bavarois la crme tout fait semblable ceux que le monsieur venait de confectionner...
Il n'y avait presque rien, deux ou trois griffures d'encre et pourtant, on la voyait papillonner des cils avec une certaine langueur nostalgique, avec la cruelle nonchalance de celles qui se savent encore dsirables... Petites Ava Gardner de Bois-Colombes, petites femmes fatales rinces au Rjcolor...
Six minuscules traits pour dire tout cela ... Comment faisait-il ?
Camille reposa cette merveille en songeant que le monde tait spar en deux catgories : ceux qui comprenaient les dessins de Semp et ceux qui ne les comprenaient pas. Si nave et manichenne qu'elle pt paratre, cette thorie lui semblait tout fait pertinente. Pour prendre un exemple, elle connaissait une personne qui, chaque fois qu'elle feuilletait un Paris-Match et avisait l'une de ces sayntes, ne pouvait s'empcher de se ridiculiser : Je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de drle l-dedans... Il faudra que quelqu'un m'explique un jour o l'on doit rire... Pas de chance, cette personne tait sa mre. Non... Pas de chance...
En se dirigeant vers les caisses, elle croisa le regard de Vuillard. L encore, ce n'tait pas une expression : il la regardait, elle. Avec douceur.
Autoportrait la canne et au canotier... Elle connaissait ce tableau mais n'avait jamais vu de reproduction aussi grande. C'tait la couverture d'un norme catalogue. Ainsi donc, il y avait une exposition en ce moment ? Mais o ?
Au Grand Palais, lui confirma l'un des vendeurs.
Ah?
C'tait trange comme concidence... Elle n'avait cess de penser lui ces dernires semaines... Sa chambre aux tentures surcharges, le chle sur la mridienne, les coussins brods, les tapis qui s'enchevtraient et la lumire tamise des lampes... Plus d'une fois, elle s'tait fait cette rflexion, qu'elle avait l'impression de se trouver l'intrieur d'une toile de Vuillard... Ce mme sentiment de ventre chaud, de cocon, atemporel, rassurant, touffant, oppressant aussi...
Elle feuilleta l'exemplaire de dmonstration et fut reprise d'une crise d'admirationnite aigu. C'tait si beau... Si beau... Cette femme de dos qui ouvrait une porte... Son corsage rose, son long fourreau noir et ce dhanch parfait... Comment avait-il pu rendre ce mouvement ? Le lger dhanch d'une femme lgante vue de dos ?