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En n'employant rien d'autre qu'un peu de couleur noire ?

Comment ce miracle tait-il possible ?

Plus les lments employs sont purs, plus l'uvre est pure. En peinture, il y a deux moyens d'expression, la forme et la couleur, plus les couleurs sont pures plus pure est la beaut de l'uvre...

Des extraits de son journal grenaient les commentaires.

Sa sur endormie, la nuque de Misia Sert, les nourrices dans les squares, les motifs des robes des fillettes, le portrait de Mallarm la mine de plomb, les tudes pour celui d'Yvonne Printemps, ce gentil minois carnassier, les pages griffonnes de son agenda, le sourire de Lucie Belin, sa petite amie... Figer un sourire, c'est totalement impossible et pourtant lui, il y tait parvenu... Depuis presque un sicle, alors que nous venons de l'interrompre dans sa lecture, cette jeune femme nous sourit tendrement et semble nous dire : Ah, c'est toi ? dans un mouvement de nuque un peu las...

Et cette petite toile, l, elle ne la connaissait pas... Ce n'est pas une toile d'ailleurs, c'est un carton... L'oie... C'est gnial, ce truc... Quatre bonshommes dont deux en tenue de soire et coiffs de chapeaux hauts-de-forme qui essayaient d'attraper une oie moqueuse... Ces masses de couleurs, la brutalit des contrastes, l'incohrence des perspectives... Oh ! comme il avait d s'amuser ce jour-l !

Une bonne heure et un torticolis plus tard, elle finit par lever le nez et regarda le prix : ae, cinquante-neuf euros... Non. Ce n'tait pas raisonnable. Le mois prochain peut-tre... Pour elle, elle avait dj une autre ide : un morceau de musique qu'elle avait entendu sur Fip l'autre matin en balayant la cuisine.

Gestes ancestraux, balai palolithique et carrelage tout esquint, elle ronchonnait entre deux cabochons quand la voix d'une soprano tait venue lui dcoller, un un, tous les poils des avant-bras. Elle s'tait approche de l'animatrice en retenant sa respiration : Nisi Dominus, Vivaldi, Vespri Solenni per la Festa dell'Assunzione di Maria Vergine...

Bon, assez rv, assez bav, assez dpens, il tait temps d'aller travailler...

Ce fut plus long ce soir-l cause de l'arbre de Nol organis par le comit d'entreprise de l'une des socits dont elles avaient la charge. Josy secoua la tte de dsapprobation en avisant tout le bordel et Mamadou rcupra des dizaines de mandarines et des mini-viennoiseries pour ses enfants. Elles ratrent toutes le dernier mtro mais ce n'tait pas grave : Touclean leur payait le taxi toutes ! Byzance ! Chacune choisit son chauffeur en gloussant et elles se souhaitrent un joyeux Nol en avance puisque seules Camille et Samia s'taient inscrites pour le 24.

12

Le lendemain, dimanche, Camille djeuna chez les Kessler. Impossible d'y couper. Ils n'taient que tous les trois et la conversation fut plutt gaie. Pas de questions dlicates, pas de rponses ambigus, pas de silences gns. Une vraie trve de Nol. Ah si ! un moment, quand Mathilde s'inquita de ses conditions de survie dans leur chambre de bonne, Camille dut mentir un peu. Elle ne voulait pas voquer son dmnagement. Pas encore... Mfiance... Le petit roquet n'tait pas tout fait parti et un psychodrame pouvait bien en cacher un autre...

En soupesant son cadeau, elle assura :

Je sais ce que c'est...

Non.

Si!

Vas-y alors, dis-le... Qu'est-ce que c'est ?

Le paquet tait emball avec du papier kraft. Camille dfit le bolduc, le posa bien plat devant elle et sortit son critrium.

Pierre buvait du petit-lait. Si seulement elle pouvait s'y remettre cette bourrique...

Quand elle eut fini, elle retourna son dessin vers lui : le canotier, la barbe rousse, les yeux comme deux gros boutons de culotte, la veste sombre, l'encadrement de la porte et le pommeau vrill, c'tait exactement comme si elle venait de dcalquer la couverture.

Pierre mit un moment avant de comprendre :

Comment tu as fait ?

J'ai pass plus d'une heure, hier, le regarder...

Tu l'as dj ?

Non.

Ouf...

Puis:

Tu t'y es remise ?

Un peu...

Comme a ? fit-il en indiquant le portrait d'Edouard Vuillard, encore le petit chien savant ?

Non, non... Je... Je remplis des carnets... enfin presque rien... Des petites choses, quoi...

Tu t'amuses au moins ?

Oui.

Il frtillait :

Aaah parfait... Tu me montres ?

Non.

Et comment va ta maman ? coupa la trs diplomate Mathilde. Toujours au bord du gouffre ?

Au fond plutt...

Alors c'est que tout va bien, n'est-ce pas ?

Parfaitement bien, sourit Camille.

Ils passrent le reste de la soire prorer peinture. Pierre commenta le travail de Vuillard, chercha des affinits, tablit des parallles et se perdit dans d'interminables digressions. Plusieurs fois, il. se leva pour aller chercher dans sa bibliothque les preuves de sa perspicacit et, au bout d'un moment, Camille dut s'asseoir tout au bout du canap pour laisser sa place Maurice (Denis), Pierre (Bonnard), Flix (Vallotton) et Henri (de Toulouse-Lautrec).

Comme marchand, il tait pnible, mais comme amateur clair, c'tait un vrai bonheur. Bien sr, il disait des btises et qui n'en disait pas en matire d'art ? mais il les disait bien. Mathilde billait et Camille finissait la bouteille de Champagne. Piano ma

sano.

Quand son visage eut presque disparu derrire les volutes de son cigare, il lui proposa de la raccompagner en voiture. Elle refusa. Elle avait trop mang et une longue marche s'imposait.

L'appartement tait vide et lui sembla beaucoup trop grand, elle s'enferma dans sa chambre et passa l'autre moiti de la nuit le nez dans son cadeau.

Elle dormit quelques heures dans la matine et rejoignit sa collgue plus tt que d'habitude, c'tait le soir de Nol et les bureaux se vidaient cinq heures. Elles travaillrent vite et en silence.

Samia partit la premire et Camille resta un moment plaisanter avec le vigile :

Mais pour la barbe et le bonnet, t'tais oblig ?

Beuh non, c'tait une initiative auto-personnelle pour mettre de l'ambiance !

Et a a march ?

Pfff, tu parles... Tout le monde s'en fout... Y a qu' mon chien que a a fait de l'effet... Il m'a pas reconnu et il m'a grogn dessus, ce con... Je te jure, j'en ai eu des chiens cons, mais celui-l, c'est le pompon...

Il s'appelle comment ?

Matrix.

C'est une chienne ?

Non pourquoi ?

Euh... pour rien... Bon, ben salut, hein... Joyeux Nol Matrix, fit-elle en s'adressant au gros doberman couch ses pieds.

Espre pas qu'il va te rpondre, il comprend rien, je te dis...

Nan, nan, rpondit Camille en riant, j'esprais pas...

Ce mec, c'tait Laurel et Hardy lui tout seul.

Il tait prs de vingt-deux heures. Les gens taient lgants, ils trottinaient dans tous les sens les bras chargs de paquets. Les dames avaient dj mal aux pieds dans leurs escarpins vernis, les enfants zigzaguaient entre les plots et les messieurs consultaient leurs agendas devant des interphones.

Camille suivait tout cela avec amusement. Elle n'tait pas presse et fit la queue devant la devanture d'un traiteur chic pour s'offrir un bon dner. Ou plutt une bonne bouteille. Pour le reste, elle tait bien embarrasse... Finalement, elle indiqua au vendeur un morceau de chvre et deux petits pains aux noix. Bah... c'tait surtout pour accompagner son pauillac...

Elle dboucha sa bouteille et la posa non loin d'un radiateur pour la chambrer. Ensuite, ce fut son tour. Elle se fit couler un bain et y resta plus d'une heure, le nez au ras de l'eau brlante. Elle se mit en pyjama, enfila de grosses chaussettes et choisit son pull prfr. Un cachemire hors de prix... Vestige d'une poque rvolue... Elle dballa la chane de Franck, l'installa dans le salon, se prpara un plateau, teignit toutes les lumires et se lova sous son dredon dans le vieux canap.