Camille se mordit les joues pour ne pas sourire. Elle baissa la tête et articula un petit merci un peu trop solennel pour être honnête.
Vite, vite ! battons le fer tant qu'elle était chaude, elles galopèrent donc jusqu'à la pharmacie la plus proche.
— On travaille beaucoup avec le Classic 160 de chez Sunrise... C'est un modèle pliable qui nous donne entière satisfaction... Très léger, facile à manier, quatorze kilos... Neuf sans les roues... Repose-jambes escamotables pour passer en podale... Accoudoirs et hauteur de dossier réglables... Siège inclinable... Ah, non ça c'est avec supplément... Roues faciles à enlever. Tient dans un coffre de voiture sans problème... On peut aussi régler la profondeur de... euh...
Paulette, qu'on avait casée entre les shampoings secs et le présentoir Scholl, tirait une gueule si longue que la préparatrice n'osa pas aller jusqu'au bout de sa tirade.
— Bon, je vous laisse... J'ai du monde... Tenez, voilà la doc...
Camille s'était agenouillée derrière elle.
— Il est pas mal, non ?
— ...
— Franchement je m'attendais à pire... Il est sport comme modèle... Noir comme ça, c'est chic...
— Ben voyons... Dis-moi qu'il est seyant pendant que t'y es !
- Sunrise Médical... Ils ont de ces noms... 37... C'est chez vous ça, non ?
Paulette mit ses lunettes :
— Où?
— Euh... Chanceaux-sur-Choisille...
— Ah ! Mais oui ! Chanceaux ! Je vois très bien où c'est !
C'était dans la poche.
Merci mon Dieu. À un département près, on repartait avec un kit de pédicure et des chaussons à semelles prémoulées...
— C'est combien ?
— 558 euros hors taxe...
— Ah quand même... Mais on... on ne peut pas le louer ?
— Pas ce modèle. Pour la location, c'en est un autre. Plus robuste et plus lourd. Mais... Vous êtes à cent pourcent, non ? Madame a une mutuelle, j'imagine...
Elle eut l'impression de s'adresser à deux vieilles filles demeurées.
— Vous n'allez pas le payer, ce fauteuil ! Allez chez votre médecin et demandez-lui une prescription... Vu votre état, cela ne posera aucun problème... Tenez, je vous donne ce petit guide... Toutes les références y sont... Vous allez chez un généraliste ?
— Euh...
- S'il'il n'a pas l'habitude, montrez-lui ce code-là : 401 A02.1. Pour le reste, vous verrez ça avec votre CNAM, n'est pas?
- Ah... d'accord... euh... C'est quoi ?
Une fois sur le trottoir, Paulette chancela :
- Si tu me fais voir un docteur, il va me renvoyer à l'hospice...
- Hé! Ma Paulette, du calme... On n'ira jamais, je les déteste autant que vous, on va s'arranger... Ne vous inquiétez pas...
— Ils vont me retrouver... Ils vont me retrouver... pleurait-elle.
Elle n'eut pas d'appétit et resta prostrée sur son lit toute l'après-midi.
— Qu'est-ce qu'elle a ? s'inquiéta Franck.
— Rien. On est allées à la pharmacie pour un fauteuil et comme la bonne femme a parlé de voir un médecin, ça l'a traumatisée...
— Un fauteuil de quoi ?
— Ben... un fauteuil roulant !
— Pour quoi faire ?
— Ben pour rouler, idiot ! Pour voir du pays !
— Putain mais qu'est-ce que tu fous aussi ? Elle est bien, là ! Pourquoi tu veux la secouer comme une bouteille d'Orangina ?
— Oh... Tu commences à me gonfler, toi, tu sais? T'as qu'à t'en occuper aussi ! T'as qu'à la torcher de temps en temps, ça te remettrait les idées en place, tiens ! Pour moi, c'est pas un problème de me la coltiner, elle est adorable ta mémé, mais j'ai besoin de bouger, d'aller me balader, de m'ouvrir la tête, merde ! Pour toi, c'est sûr, c'est nickel, ça va en ce moment ? Rassure-moi, y a rien qui te contrarie ? Que ce soit Philou, Paulette ou toi, le périmètre maison-, miam-miam, boulot, dodo, ça vous suffit... Eh ben moi, non ! Moi je commence à étouffer, là ! En plus j'adore marcher et ça va être les beaux jours... Alors je te le répète : faire la garde-malade, je veux bien, mais avec l'option grand tourisme, sinon vous vous dém...
— Quoi ?
— Rien !
— Te mets pas dans cet état...
— Mais je suis obligée ! T'es tellement égoïste que si je gueule pas, tu feras jamais rien pour m'aider !
Il partit en claquant la porte et elle s'enferma dans sa chambre.
Quand elle en ressortit, ils étaient tous les deux dans l'entrée. Paulette était aux anges : son petit s'occupait d'elle.
— Allez la grosse, assieds-toi. C'est comme avec une bécane, il faut de bons réglages pour aller loin...
Il était accroupi et bidouillait toutes les manettes :
— Ils sont bien là, tes pieds ?
— Oui.
— Et tes bras ?
— Un peu trop hauts...
— Bon Camille, amène-toi. Puisque c'est toi qui vas pousser, viens par là qu'on te règle les poignées...
— Parfait. Allez faut que j'y aille... Accompagnez-moi au taf on va l'essayer...
— Y rentre dans l'ascenseur ?
— Non. Il faut le plier, s'énerva-t-il... Mais tant mieux, elle est pas impotente que je sache ?
— Broum, brrroum... Attache ta ceinture Fangio, je suis à la bourre.
Ils traversèrent le parc à toute allure. Au feu rouge, Paulette avait les cheveux en pagaille et les joues toutes roses.
— Bon allez... Je vous laisse, les filles. Envoyez-moi une carte postale quand vous serez à Katmandou...
Il avait déjà parcouru quelques mètres quand il se retourna :
- Ho! Camille ?
- T'oublies pas ce soir ?
- De quoi ?
- Les crêpes...
- Merde!
Elle avait posé sa main sur sa bouche :
- J'avais oublié... Je suis pas là.
Il venait de perdre quelques centimètres.
- En plus, c'est important... Je peux pas annuler... C'est pour le boulot...
— Et elle ?
— J'ai demandé à Philou de prendre la relève...
— Bon, ben... Tant pis, hein ? On les mangera sans toi...
Il eut le désespoir stoïque et s'éloigna en se tortillant.
L'étiquette de son nouveau slip le grattait.
14
Mathilde Daens-Kessler était la plus jolie femme que Camille ait jamais rencontrée. Très grande, beaucoup plus grande que son mari, très mince, très gaie, très cultivée. Elle foulait notre petite planète sans y prendre garde, s'intéressait à tout, s'étonnait d'un rien, s'amusait, s'indignait mollement, posait sa main sur la vôtre quelquefois, parlait toujours à voix basse, connaissait parfaitement quatre ou cinq langues et cachait son jeu derrière un sourire décourageant.
Si belle qu'elle n'eut jamais l'idée de la dessiner...
C'était trop risqué. Elle était trop vivante.
Une petite esquisse, une fois. Son profil... Le bas de sn chignon et ses boucles d'oreilles... Pierre la lui avait volée mais ce n'était pas elle. Manquait sa voix grave, son éclat et le creux de ses fossettes quand elle riait.
Elle avait la bienveillance, l’arrogance et la désinvolture de ceux qui sont nés dans des draps bien tissés. Son père avait été un grand collectionneur, elle avait toujours vécu au milieu de belles choses et n’avait jamais rien compté de sa vie, ni ses biens, ni ses amis et encore moins ses ennemis.
Elle était riche, Pierre était entreprenant.
Elle se taisait quand il parlait et rattrapait ses conneries dès qu’il avait le dos tourné. Il rabattait de jeunes poulains. Il ne se trompait jamais, c'est lui qui avait lancé Voulys et Barcarès par exemple et elle s'arrangeait pour les retenir.
Elle retenait qui elle voulait.
Leur première rencontre, Camille s'en souvenait très bien, avait eu lieu aux Beaux-Arts lors d'une exposition de travaux de fin d'année. Une espèce d'aura les précédait... Le marchand terrible et la fille de Witold Daens... On espérait leur venue, on les craignait et l'on guettait leurs moindres réactions. Elle s'était sentie misérable lorsqu'ils étaient venus les saluer, elle et sa bande de pouilleux... Elle avait baissé la tête en lui serrant la main, esquivé maladroitement quelques compliments et cherché du regard un trou de souris où disparaître enfin.